L'ÉLOGE HISTORIQUE
DU MABKCHAL DB BBBWiCK.
Il naquit le 21 d'août 1670 ; il était fit» de Jacques, duc d'York, depuis roi d'Angleterre, et de la demoiselle Arabella Churchill; et telle fut l'étoile de cette maison de Churchill, qu'il en sortit deux hommes, dont run> flans le même temps, fut destiné à éhranler, et l'autre à soutenir les deux plus grandes monarchies de l'Europe.
Dès l'âge de sept ans, il fut envoyé en France pour y faire ses études et ses exercices. Leducd^ork étant parvenu à la couronne le 6 février 1686, il l'envoya l'année suivante en Hongrie; il se trouva au siège de Bude.
Il idla passor l'hiver en Angleterre , et le roi le créa duo de Berwick. U retourna au printemps en Hongrie, où l'empereur lui donna une commission de colonel pour commander le régiment de cuirassiers de Taaff. Il fit la campage de 1687 , où le duc de Lorraine remporta la victoire de Mohatz; et à son retour à Vienne , l'empereur le fit sergent général de bataille.
Ainsi c'est sous le grand-duc de Lorraine que le
duc de Berwick commença à se former t d sa vie fut en qoelq» façon tonte militaire.
U revint en Angleterre, et leiot luidonn le gsovemement de Portsmoodi et de la provinee 4e Se«thampton. 11 avait d^ mi régpment tf infMtene : on lui donna encore le régiment des gardes à dkcval du comte dCOxford. Ainn, à râ^ededlx-MiitaBS, il se trouva dans cette situation si flattccm pev un homme qui a Fâme élevée, de voir le chemin de la gloire tout ouvort, et la possibilité de Mn et grandes dioses.
En 1688, la révolution d'Angleterre arriva : cl, dans ce cercle de malheurs qui environoère&t le roi tout à coup, le duc de Berwick fol diargé dee af- Êiires qui demandaient la phis grande coaî^nce. Le roi ayant jeté les yeux sur loi pour a8seBd)ler fvmée, ce fut une des trahisons des ministres de toi en envoyer les ordres trop tard, afin qu'oB «itre pdt emmener l'armée au prince d'Orange. Le hasard lui fit rencontrer quatre régiments qa^on afvt voulu mener au prince d'Orange, et qnHI ramena à son poste. Il n'y eut point de mouvements qiffi ne se donnât pour sauver Portsmouth, bloqué par mer et par terre, sans autres provisions que ce que les ennemis lui fournissaient chaque jour, et que le roi lui ordonna de rendre. Le roi ayant pris le parti de se sauver en France, il .fut du noinbre des dnq personnes à qui il se confia, et qui le suit Irait; et dès que le roi fut débarqué. Il Feuvoya à Tersaîlles pour demander un asile. Il avait à peine dfiihuit ans.
Presque toute Flrlande ayant resté fidèle an roi Jacques, ce prince y passa au mois de mars 1689; et Ton vit une malheureuse guerre où la valeur ne manqua Jamais, et la conduite toujours. On peut dire de cette guerre d'Irlande qu'on la regarda à Londres comme l'oeuvre du jour, et comme Tafibire capitale de l'Angleterre ; et en France, comme une guerre d'affection particulière et de bienséance. Les Anglais, qui ne voulaient point avoir de guerre civile chez eux, assommèrent Hriande. Il parait même que les ofiBders français qu'on y envoya pensèrent comme ceux qui les y envoyaient : Us n*enrent que trois choses dans la tête, d'arriver, de se battre, et de s'en retourner. Le temps a ùdt voir que les Anglais avaient mieux pensé que nous.
Le duc de Berwick se distingua dans quelipies occasions particulières , et fut fait lieutenant gânéral.
Mylord Tyrconel, ayant passé en France en 1690, laissa le commandement général du royaume au due de Berwick. U n'avait que vingt ans, et sa conduite fit voir qu'il était l'homme de son siècle à ^ le
ÊIX>G£ DE AERWICK.
Gel a?att aceoréé dft meiAeiu» htoie la pradenoe. La perte de la bataille de la Boyne avait abatta les forces irlaaâaîses; le roi Gmllamne arait levé le fliége de liaiendi, et était retourné en Angleterre : mais on n'en éta£( gnère mieux. Mylord Churchill ' débarqua tout à coi^ en Irlande avec huit mille |m!»m— Il fallait en même temps rendre ses progrès moins rapides, rétablir Tarmée, dissiper les factions , réunir les esj^ts des Irlandais : le duc de Berwick fit tout cela.
En 1691 , le duc de Tyrconel étant revenu en Irlande, le duc de Berwick repassa en France, et suivit Louis XIV , comme volontaire, au siège de Mous. Il fit dans la même qualité la campagne de 169), sous le maréchal de Luxembourg, et se trouva à la bataille de Steinkerque. Il fut fait lieutenant général en France Tannée suivante, et il acquit Iieaucoup dlionneur à la bataille de Nerwinde, où il fut pris.
Les dioses qui se dirent dans le monde à l'occasion de sa prise n'ont pu avoir été imaginées que par des gens qui avaient la plus haute opinion de sa fermeté et de son courage. Il continua de servir en Flandre sous M. de Luxembourg, et ensuite sous H. le maréchal de Yilleroi.
En 1696, il fut envoyé secrètement en Angleterre pour conférer avec des seigneurs anglais qui avaient résolu de rétablir le roi. H avait une assez mauvaise commission , qui était de déterminer ces seigneurs à agir contre le bon sens. Il ne réussit pas. Il hâta son retour, parce qu'il apprit qu'il y avait une conjuration formée contre la personne du roi Guillaume , et il ne voulait point être mêlé dans cette entreprise. Je me souviens de lui avoir ouï dire qu'un homme l'avait reconnu sur un certain air de Êunille, et surtout par la longueur de ses doigts; que par bonheur cet homme était jacobite , et lui avait dit : Dieu vous bénisse dans toutes vos entreprises! ce qai Tavait remis de son embarras.
Le duc de Berwick perdit sa première femme au mois de juin 1698. II Tavut épousée en 1695. Elle était fille du comte de Clanricard. Il en eut un fils, qui naquit le 31 d'octobre 1696.
En 1699, il fit un voyage en Italie, et à son retour il épousa mademoiselle de Bnikeley , fille de madame de Bulkeley , dame d'honneur de la reine d'Angleterre, et de M. de Bulkeley, frère de mylord Bulkeley.
Après la mort de Charles II , roi d'Espagne, le roi Jacques envoya à Rome le duc de Berwick pour
« Dtpsif dne de MvUiofoiiffli.
complimenter le pape sur son élection, et lui offHr sa personne pour commander l'armée que la France le pressait de lever pour maintenir la neutralité en Italie, et la cour de Saint -Germain offîrait d'envoyer des troupes irlandaises. Le pape jugea la besogne un peu trop forte pour hii, et le due de Berwick ^tn revint.
En 1701 , il perdit le roi son père; et en 1703, il servit en Flandre sous le duc de Bourgogne et le marédial de Boufflers. En 1763, au retour de la campagne, il se fit naturaliser Français, du consentement de la cour de Saint-Germain.
En 1704 , le roi l'envoya en Espagne avec dixhuit bataillons et dix-neuf escadnms qu'il devait commander; et à son arrivée, le roi d'Espagne le déclara capitaine général de ses armées, et le fit couvrir.
La cour d'Espagne était infestée par l'intrigue. Le gouvernement allait très-mal , parce que tout le monde voulait gouverner. Tout dégénérait en tracasseries, et un des principaux articles de sa mission était de ks éclairclr. Tous les partis voulaient le gagner : il n'entra dans aucun, et, s'attachant uniquement au succès des affaires, il ne regarda les intérêts particuliers que comme des intérêts partiticuliers; il ne pensa ni à madame des Ursins , ni à Orry , ni à l'abbé d'Estrées, ni au goût de la reine, ni au penchant du roi; il ne pensa qu'à la monarchie.
Le duc de Berwick eut ordre de travailler au renvoi de madame des Ursins. Le roi lui écrivit :
« Dites au roi mon petit-fils qu'il me doit cette complaisance. Servez-vous de toutes les raisons que vous pourrez imaginer pour le persuader; mais ne lui dites pas que je Tabandonnerai , car il ne le croirait jamais.» Le roi d'Espagne consentit au
'«ûvoi. ^ . . ,i«.
Cette année 1704 , le duc de Berwick sauva I Espagne; il empêcha l'armée portugaise d'aller à Madrid. Son armée était plus faible des deux tiers; les ordres de la cour venaient coup sur coup de se retirer et de ne rien hasarder. Le duc de Berwick , qui vit FEspagne perdue s'il obéissait, hasarda sans cesse, et disputa tout. L'armée portugaise se retira ; M. le duc de Berwick en fit de même. A la fin de la campagne , le duc de Berwick reçut ordre de retourner en France. Cétait une intrigue de cour; et il éprouva ce que tant d'autres avaient éprouvé avant lui, que de plaire à la cour est le plus grand service que l'on puisse rendre à la cour, sans quoi toutes les œuvres , pour me servir du langage des théologiens , ne sont que des œuvres mortes.
ÉLOGE DE BERWIGK.
En 1705 , le duc de Berwick fiil eaYoyé eommaoder en Languedoc : cette même année ïi fit le siège de Nice, et la prit.
En 1706 , il fut fiiit maréchal de France , et fut envoyé en Espagne pour commander Tarmée contre le Portugal. Le roi d'Espagne avait levé le siège de Barcelone , et avait été obligé de repasser par la France ^ et de rentrer en Espagne par la Navarre.
J*ai dit qu'avant de quitter rEspagne,la première fois qu'il y servit, il Favait sauvée; il la sauva encore cette fois-ci. Je passe rapidement sur les choses que l'histoire est diargée de raconter; je dirai seulement que tout était perdu au commencement de la campagne, et que tout était sauvé à la fin. On peut voir, dans les lettres de madame de Maintenon à la princesse des Ursins, ce que l'on pensait pour lors dans les deux cours. On formait des souhaits , et on n'avait pas même d'espérances. M. le maréchal de Berwick voulait que la reine se retirât à son armée : des conseils timides l'en avaient empêchée. On voulait qu'elle se retirât à Pampelune. M. le maréchal de Berwick fit voir que , si l'on prenait ce parti , tout était perdu , parce que les Castillans se croiraient abandonnés. La reine se retira donc à Burgos avec les conseils , et le roi arriva à la petite armée. Les Portugais vont h Madrid ; et le maréchal par sa s^esse , sans livrer une seule bataille , fit vider la CastiHe aux ennemis , et rencogna leur armée dans le royaume de Valence et d'Aragon. Il les y conduisit marche par marche, comme un pasteur conduit des troupeaux. On peut dire que cette campagne fut plus glorieuse pour lui qu'aucune de celles quil a faites, parce que les avantages n^ayant point dépendu d'une bataille , sa capacité y parut tous les jours. 11 fit plus de dix mille prisonniers; et par cette campagne il prépara la seconde , plus célèbre encore par la bataille d'AImanza, la conquête du royaume de Valence, de l'Aragon , et la prise de liérida.
Ce fut en cette année 1707 que le roi d'Espagne donna au maréchal de Berwick les villes de Liria et de Xerica, avec la grandesse de la première classe; ce qui lui procura un établissement plus grand encore pour son fils du premier lit, par le mariage avec dona Catharina de Portugal, héritière de la maison de Veraguas. M. le maréchal lui céda tout ce qu'il avait en Espagne.
Dans le même temps , Louis XIV lui donna le gouvernement du Limousin , de son propre et pur mouvement, sans qu'il le lui eût demandé.
Il faut que je parle de M. le duc d'Orléans ; et je le ferai avec d'autant plus de plaisir, que ce que
je dirai ne peut servir qu'à comMer lie glrâne Fin et l'autre.
M. le duc d'Orléans vint pour cemmaader Fvmée. Sa mauvaise destinée hn fit croire qa^il aurait le temps de passer par Madrid. M. le marédial de Berwick lui envoya courrier sur courrier pour kn « dire qu'il serait bientôt forcé à livrer la bataille; M. leducd'Orléans se miten chemin, vola, H n*arriva pas. Il y eut assez de courtisans qui voulurent penoader à ce prince que le maréchal de Berwick avait été ravi de donner la bataille sans lui, et de lui en ravir la gloire ; mais M. le duc d'Orléans connaissait gall avait une justice à rendre, et c'est une chose qu'il savait très-bien faire : il ne se plaignit que de soo m^ heur.
M. le duc d'Orléans , désespéré , désolé de retourner sans avoir rien fait , propose le siège de Lérida. M.le maréchal de Berwick, qui n'en était point du irai d'avis , exposa à M. le duc d'Orléans ses raisons ave« force ; il proposa même de consulter la oonr. Lesî^ de Lérida fut résolu. Dès ce moment M. le duc de Berwick ne vit plus d'obstacle : il savait que , si la prudence est la première de toutes les vertus avant que d'entreprendre, elle n'est que la seconde après que l'on a entrepris. Peut-être que s'il eût lui-même résolu ce siège , il aurait moins craint de le lever. M. le duc d'Orléans finit la campagne avec gloire. Et ce qui aurait infailliblement brouillé deux hommes communs ne fit qu'unir ces deux-d ; et je me souviens d'avoir entendu dire au maréchal que Torigine de la faveur qu'il avait eue auprès de M. le duc d'Orléans était la campagne de 1707.
En 1708, M. le maréchal de Berwick, d'abord destiné à commander l'armée du Dauphiné , fut envoyé sur le Bhin pour commander sous l'électear de Bavière. Il avait fait tomber un prq|i^ de M. de Chamillard, dont l'incapacité consistait surtout à ne point connaître son incapacité. Le prince Eugène ayant quitté l'Allemagne pour aller en Flandre, M. le maréchal de Berwick l'y suivit. Après b perte de la bataille d'Oudenarde , les ennemis firent le siège de lille ; et pour lors M. le maréchal de Berwick joignit son armée à celle de M. de Vendôme, n fallut des miracles sans nombre pour nous faire perdre Lille. M. le duc de Vendôme était irrité contre M. le maréchal de Berwick , qui avait £ut difficulté de servir sous lui. Depuis ce tenops ancno avis de M. le maréchal de Berwick ne fut accepté par M. le duc de Vendôme; et son âme, si grande d'ailleurs , ne conserva plus qu'un ressentiment vif de l'espèce d'afiront qu'il croyait avoir reçu. M. le due de Bourgogne et le roi , toujours partagés entre des propositions contradictoires, ne savaient prai-
ELOGE DE BBRWICK.
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dre d*autre parti que de déférer au sentiment de M. de Vendôme. Il falhit que le roi envoyât à Farniée , pour concilier les généraux, un ministre qui n'avait point d*yeux : il fallut que cette maladie de la nature humaine, de ne pouvoir souffrir le bien * lorsqu'il est fait par des gens que Ton n'aime pas , infestât pendant toute cette campagne le coeur et Fesprit de M. le duc de Vendôme : il fallut qu'un lieutenant général eût assez de faveur à la cour pour pouvoir faireà l'armée deux sottises l'une après l'autre , qui seront mémorables dans tous les temps , sa défaite et sa capitulation : il fallut que le siège de Bruxelles eût été rejeté d'abord, et qu'il eût été entrepris depuis ; que Ton résolût de garder en même temps l'Escaut et le canal, c'est-à-dire de ne garder rien. Enfin le procès entre ces deux grands hommes existe; les lettres écrites par le roi , par M. le duc de Bourgogne, par M. le duc de Vendôme, par M. le duc de Berwick, par M. de Chamillard, existent aussi : on verra qui des deux manqua de sang-froid, et j'oserai peut-être même dire de raison. A Dieu ne plaise que je veuille mettre en question les qualités éminentes de M. le duc de Vendôme! si M. le maréchal de Berwick revenait au monde , il en serait fâché. Mais je dirai dans cette occasion ce qu'Homère dit de Glaucus : « Jupiter ôta la prudence à Glaucus , et il changea un bouclier d'or contre un bouclier d'airain. » Ce bouclier d'or, M. de Vendôme avant cette campagne l'avait toujours conservé, et il le retrouva depuis.
En 1709, M. le maréchal de Berwick fiit envoyé pour couvrir les frontières de la Provence et du Dauphiné : et quoique M. de Chamillard, qui affamait tout , eût été déplacé , il n'y avait ni argent , ni provisions de guerre et de bouche ; il fit si bien , qu'il en trouva. Je me souviens de lui avoir ouï dire que, dans sa détresse, il enleva une voiture d'argent qui allait de Lyon au trésor royal; et il disait à M. d'Angervilliers, qui était son intendant dans ce temps, que dans la règle ils auraient mérité tous deux qu'on leur fit leur procès. M. Desmaretz cria : il rendit qu'il fallait faire subsister une armée qui avait le royaume à sauver.
M. le marédial de Berwick imagina un plan de défense tel , qu'il était impossible de pénétrer en France de quelque côté que ce fùU; parce qu'il faisait la corde , et que le duc de Savoieétaît obligé defahre l'arc. Je me souviens qu'étant en Piémont , les officiers qui avaient servi dans ce temps-là donnaient cette raison comme les ayant toujours empêchés de pénétrer en France ; ils faisaient l'éloge du marédial de Berwick , et je ne le savais pas.
M. le marédial de Berwick, par eeplandedéfense, . se trouva en état de n'avoir besoin que d'une petite armée , et d'envoyer au roi vingt bataillons : c'était un grand présent dans ce temps-là.
Il y aurait bien de la sottise à moi de juger de sa capacité pour la guerre, c'est-à-dire pour une ichose que je ne puis entendre. Cependant , s'il m'était permis de me hasarder, je dirais que, comme chaque grand homme , outre sa capacité générale , a encore un talent particulier dans lequel il excelle ^ et qui fait sa vertu distinctive ; je dirais que le talent particulier de M. le maréchal de Berwick était de faire une guerre défensive , de relever des choses désespérées , et de bien connaître toutes les ressources que l'on peut avoir dans les malheurs. Il fallait bien qu'il sentttsesforcesàcet égard: je lui ai souvent entendu dire que la chose qu'il avait toute sa vie le plus souhaitée , c'était d'avoir une bonne place à défendre.
La paix fut signée à Utrecht en 1713. Le roi mourut le 1" de septembre 1715 : M. le duc d'Or* léans fut r^ent du royaume. M. le maréchal de Berwick fut envoyé commander en Guienne. Me permettra-t-on de dire que ce fut un grand bonheur pour mol , puisque c'est là où je l'ai connu ?
Les tracasseries du cardinal Alberoni firent naîtrela guerre que M. le maréchal de Berwick fit sur les frontières d'Espagne. Le ministère ayant changé par la mort de M. le duc d'Orléans, on lui ôta le commandement de Guienne. Il partagea son temps entre la cour, Paris , et sa maison de Fitz-James. Cela me donnera lieu de parler de l'homme privé et de donner, le plus courtement que je pourrai son caractère.
Il n'a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n'ait été prévenu. Quand il s'agissait de ses intérêts, il fallait tout lui dire.... Son ahr froid, un peu sec, et même quelquefois un peu sévère, faisait que quelquefois il aurait semblé un peu dé* placé dans notre nation , si les grandes âmes et le mérite personnel avaient un pays.
II ne savait jamaisdire de ces choses qu'on appelle de jolies choses. Il était surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux qui s'aiment trop eux-mêmes.... Il prenait presque toujours son parti de lui-même : s'il n'avait pas trop bonne opinion de lui, il n'avait pas non plus de méfiance; il se regardait et se connaissait , avec le même bon sens qu'il voyait toutes les autres choses.... Jamais personne n'a su mieux éviter les excès , ou, si j'ose me servir de ce terme, les pièges des vertus : par exemple, il aimait lesecclésiastiques ; il s'accommodait assez de la modestie de leur état^
6ta
il m pontail amrffirir (Fim éti6 gouramé» surtoat s'ils fMMliiiii dbat ki Matadre chose la ligne de \mn devoirs : îlcoûgesit plus d'eux qu'Us if auraieot exigé de lui.... H était ÙBj^ossible de le voir el de ne pas aîsMT la ¥ertu , tant oa voyait de tranquillîté et do lélkltédatts son âme, surtout quand on la comparait aux passions qui agitaient ses semUaUes.... J'aî vu de loin, dans les KTres de Phitarque, ce qa*étaîent lesgnuMlshonHne8;yaivttcnlmdeplus près ceqn'ilasont. Je ne oonnaîaqne sa vie privée : je n*^ point vu le héros, mais Ifhomne dont le héros eat parti.... Uainaîtsesaniîs : samaiûère était de r endre des aerviees sans vons rien dire; c'était une nuâi invisible qui voniervait.... Il avait on grand fends de religion. Jsnais homme n*a mieux suivi ces tels de rtvingile qui coûtent le plus aux gens en monde : eniki jamais homme n'a tant pratiqué la religion, et n'en a si pen parlé.... Il ne ^sait jamais de mal de personne : aussi ne louait-il jamais les gens qu'A ne croyait pas dignes d'être loués.... Il httssait ces disputes qui, sous prétexte de la gloire de Dieu, ne sont que des Asputes personnelles. Les malheurs du roi son père kri avaient appris qu'on s'eqwse à faire de grandes fautes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens même dont le caractèreestleplttsrespeetahle..^ Lorsqu'ilMnommé commandant en Guienaev la réputation de son sérieux nous effraya; maïs à peine y fut-il arrivé, qu'il y fot aimé de Umt le monde; et il n'y a pas de
ÉLOGE DB BBRWICK.
Personne n'a donné un plus grand exemple du is que l'on doit foire de l'argent... 11 avait une modestie dans toutes ses dépenses qui aurait dû le rendre très à son aise; car il ne dépensait en aucune chose firivole : cependant il était touiours arriéré» parce que» malgré sa frugalité naturelle, fl dépensait beaucoup. Dans ses commandements, toutes les familles anglaises ou irlandaises pauvres, qui avalent quelque relation avec quelqutin de sa maison, avaient une espèce de droit de s'introduire chez lui ; et il est sînguUer que cet homme, qui savait mettre un si grand ordre dans son armée, qui avait tant de justesse dans ses projets, perdit tout cehr quand if s'agissait de ses inlerels particuliers.
fl ifétait pofnt du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs tftane dîsgréee, tàit^ cherchent à lès flatter ; fl allait à cekri dont fl avait sujet do se plaindre, lui disait les sentiments de son ccror, après quoi il ne disait rien.
Jamais rien n'a mieux reptcsentécct éM où l'en
sait que se trouva la Ftanee à la nwrt étVLk Turenno. Je UM souviens du moment eà ettte BMveUe arriva : la consternation fot générale. T«ii deux Ils avaient lusse des desseins interreofai; tous les deux une armée en péril : tous les ém unirent d'une mort qui intéresse plus que les moru communes : tous les deux a valent ee mérite modott pour lequel on aime à s'attendrir, etqie Toa lioM à regretter....
U laissa une femme tendre» qui a posté le raie de sa vie dans les regrets, et des en&nts qui pr leur vertu font mieux que moi réloge de leur père.
M. le maréchal de.Berwick a écrit ses itémoires; et, à cet égard» ceque j'ai dk dans VEsprii du LoU sur la relation d'Hannon, je pais le redin id : « Cest un beau morceau de raatiqiuté que la relation d'Hannon : le même homme qm a ôécuté a écrit, n ne met aucune ostentation dam ses récits : les grands capitaines écriveot ko» actions avec simplicité » parœ qu'ils sont phs glorieux de ce qu'ils ont &it que de ce qa'ilsoot dit. •
Les grands hommes sont plus .soumis qse la autres à un examen rigoureux de leur conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribu* naL Les soldats romains ne faisaient-ils pas de sanglantes railleries autour du char de la victoire? Ils croyaient triompher même des triomphateurs. Mais c'est une belle chose pour le maréchal de Berwick , que les deux objections qu'on lui a fiûtes ne soient uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.
L'objection qu'on lui a Cafte de ce quil n'afiit pas été de Texpédîtion d'Ecosse en 1715, n'est fon* dée que sur ce qu'on veut toujours regarder le maréchal de Berwfck comme un homme sans patrie, et qu'on ne veut pas se mettre dans Fesprît qoll était Français. Devenu Flrançals du consentement de ses premiers maîtres, il suivit les ordrei de Louis XIT, et ensmte ceux du r^nt de fnoft n ùXhit &ire taire son cœur, et suivre tes grands principes : il rit qu'il n'était phis à hu; Il vit çnll n'était plus question de se déterminer sur oe qui était le bien convenable, mais sur ce qui était 1b bien nécessaire : il sut quil serait jugé, H néfrisa les jugements ii^nstes; ni la l^eor pepolaire, m*ii manière de penser de ceux qui pensent pen, oete déterminèrent.
Les anciens qui ont traité des devoirs ne trouvent pas que la grande difficulté soit de les coooa^ tre, mais de choisir entre deux devoirs. If sdtrl te devoir le plus fort, comme le desUn. Ce sont des matières qu'on ne traite jamais que lorsqu'oo (il
I%NSÉES DIVEBSES.
obligé da les traiter» parce qu'U n'y a f leo cUna le monde de plusrespeetable qu*iui prince malheiireiii. DépouiUont la qoestioa : elle consiste à savoir si le prince, même rétabli, aurait été en droit de le rappeler. Tout ce que Ton peut dire de plus fort, c'est que la patrie n'abandonne jamais : mais cela même n'était pas le cas; il était proscrit par sa patrie lorsqu'il se fit naturaliser. Grotius, Puffendorf , toutes lêt voix par lesquelles l'Europe a parlé, décidaient b question, et lui déclaraient qu'il était Français, et soumis aux lois de la France. La France avaitmispour lorslapaixpourfondementdesonsystème politique. Quelle contradiction, si un pair du royaume, un maréchal de France, un gouverneur de province, avait désobéi à la défense de sortir du royaume, c'est-à-dire avait désobéi réellement, pour paraître, aux yeux des Anglais seuls , n'avoir pas désobéi ! En effet, le maréchal de Berwick était, par ses dignités mêmes, dans des circonstances particulières; et on ne pouvait guère distinguer sa présence en Ecosse d'avec une déclaration de guerre avec TAngleterre. La France jugeait qu'il n'était point de son intérêt que cette guerre se fit ; qu'il en résulterait une guerre qui embraserait toute l'Europe. Gomment pouvait-il prendre sur luile poids immense d'une démarche pareille? On peut dire même que, sH n'eût consulté que l'ambition, quelle plus grande ambition pouvait-il avoir que le rétablissement de la maison de Stuart sur le trône d'Angleterre? On sait combien il aimait ses enfants. Quelles délices pour son coeur, s'il avait pu prévoir un troisième étabfissement en Angleterre!
SU avait été constaté pour l'entreprise même dans lés circonstances d'alors, il n'en aurait pas été d^avb : il croyait que ces sortes d'entreprises étalent de la nature de toutes les autres, qui doivent être réglées par la prudence, et qu'en ce cas une entreprise manquée a deux sortes de mauvais eocoès : le malheur présent , et une plus grande difffculté pour entreprendre de réussir à Favenir.
PENSÉES DIVERSES '
Mon fils, TOUS êtes assez heureux pour n'avoir m à roogir m à vous enorgueillir de votre nais-
■ n ne bot pas oonfoDdre ces Pefueer arec on pettt extrait inUtalé te Génie de Montesquieu, qui parut eo 1768. Ce grand boome éerhraltle loIr tes obaervatlons de tons tet Jours; ees pnÈÈéeê loUt^fres étaient le premier Jet de l'esprit, elles ont la sève de foriglnalité. Ces anneaux préparés pour une grande chaîne , quoique détachés , sont des anneaux d\>r. On ne peut
sance : la mienne est teHemeni pvo^ortlonnée à ma fortune, que je seras âehé que l'une ou l'au* tre fussent plus grandes.
Vous serez homme de rabe ou d'épée. Gomme vous devez rendre compte de votre état, e'est à vous de le choisir : dans la robe vous trouverez plus d'indépendance t dans le parti de l'épée, de plus grandes espérances.
11 vous est perims de souhaiter de monter ^ des postes pkiséminents, parce qu'il est permis à diaque citoyen de souhaiter d^être en état de rendre de pkis grands services à sa patrie : d'ailleurs une noble ambition est uu sentiment utile à la société lorsqu'il se dirige bien. Conune le monde physique ne subsiste que parce que chaque partie de la m«v tière tend à s'éloigner du centre > aussi le inonde politique se soutient-il par le désir intérieur et inquiet que chacun a de sortir du lieu où il est placé. C'est en vaîo qu'une morale austère veut effacer les traits que le plus grand des ouvriers a gravés dans nos âmes : c'est à la morale qui veut travailler sur le coeur de l'homme à r^ler ses sentiments , et non pas à les détruire. Nos auteurs moraux sont presque tous outrés : ils parlent à Tentendement , et non pas à cette ftme.
PORTRAIT DE MOMTISQUIEU
PÂE LUI-KAm.
Une personne de ma connaissance disait : « Je vais faire une assez sotte chose , c'est mon portrait : je me connais assez bien. »
Je n'ai presque jamais eu de chagrin , eneore moins d'enMiL
Ha machine «si si lMinreiise»e«t eonstmit», qtM je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir^ pia assez pour qu'ils puissent me domier de la peine.
J'ai rambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie ; je n'ai point celle qui pourrait me faire trouver du dégoât daas le poste où la nature m'a nus.
Lorsque je goûte un plaisir, je suis affeeté; et je suis toujours étonné de l'avoir recherché avec tant d'indifférence.
J*ai été dans ma jeunesse assez heureux pour m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'ainudent ; dès que j'ai cessé de le croire , je m'en suis détaché soudain.
lire sans aUendrIfliementeei entretiens moelf avec 800 fils : oespenséee étaient «ne eqièce de legs paternel; Ut son prii aux yeux des Ikommea sensIMea et édâlcés. [Notes des éditieur» des Œuvns posthumes de Montesquieu, Paris, nos, In- 12.)
PENSÉES DIVERSES
L*étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais en de diagrin qu*une heure de lecture n*ait dissipé.
Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière; je vois la lumière avec une espèce de ravissement; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m'éveiller; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engourdissement m'erapédie de faire des réflexions.
Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé; très-souvent il n'y a rien de si amusant qu'un homme ridicule.
Je ne hais pas de me divertir en moi-même des hommes que je vois, sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils veulent.
J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile; dès que j'ai eu feit connaissance, J'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris.
Tai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu.
J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire; j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait qudque règlement qui allait au bien commun.
Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers , je m'y suis attaché conmie au mien propre ; j'ai pris part à leur fortune, et j'aurais souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.
J'ai cru trouver de l'esprit à des gens qui passaient pour n'en point avoir.
Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait ; cela m'afiût hasarder bien des négligencesqui m'auraient embarrassé.
J'aime les maisons où je puis me tirer d'afitialre avec mon esprit de tous les jours.
Dans les conversations et à table, j'ai toujours été ravi de trouver un honune qui voulût prendre la pdne de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier.
Rien ne m'amuse plus que de voir un conteur ennuyeux fiiire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne suis pas attentif à rhistoire, mais à la manière de la faire.
Pour la plupart des gens, j'aime mieux les approu^ ver que de les écouter.
Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un homme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite.
J'ai assez aimé ma famille pour faire ce qui allait
au bien dans les choses essentielles ;-inai8 je menis affranchi des menus détails.
Quoique mon nom ne soit ni bon ni maunis, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attadié, et je serais homme à faire des substitutions ■.
Quand je me fie à quelqu'un , je le fais sans réserve; mais je me fie à tr^peu de personnes.
Ce qui m'a toujours donné une assez maoraise opinion de moi , c'est qu'il y a fort pea d^états dans la république auxquels j'eusse été véritabkment propre. Quant à mon métier de présidât, j'ai le cœur très-droit : je comprenais assez ict questions en elles-mêmes; mais quant à la proeédure , je n'y entendais rien. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui m'en dégoûtait le phis, c'est que je voyais à des bétes le même talent qui oe Âiyait , pour ainsi dire.
Ma machine est tellement composée, que j'ai 1ksoin de me recueillir dans toutes les matières no peu abstraites ; sans cela mes idées se confondent : et, si je sens que je suis écouté, il me semble dès lors que toute la question s'évanouit devant moi; plusieurs traces se réveillent à la fois, il résulte de là qu'aucime trace n'est réveillée. Quant aux eooversations de raisonnement où les sujets sont toujours coupés et recoupés , je m'en tire assez bien.
Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en étn attendri.
Je suis amoiu^ux de l'amitié.
Je pardonne aisément, par la raison qoe jeae suis pas haineux : il me semble que la haine eit douloureuse. Lorsque quelqu'un a voulu se réeoB' cilier avec moi, j'ai senti ma vanité flattée, etfai cessé de regarder comme ennemi un bomme qn me rendait le service de me donner bonne opinioB de moi.
Dans mes terres, avec mes vassaux, je n*ai jamais voulu que l'on m'aigrtt sur le compte de qiie^ qu'un. Quand on m'a dit : « Si vous saviez les discours qui ont été tenus!... — Je ne veux pas lessavoir, » ai-je répondu. Si ce qu'on voulait rapporter était faux , je ne voulais pas courir le risque de le croire ; si c'était vrai , je ne voulais pas prendre la peine de haïr un faquin.
A l'âge de trente-cinq ans j'aimais encore.
Il m'est aussi impossible d'aller chez qodqu'oB dans des vues d'intérêt, qu'il m'est impossible de rester dans les airs.
Quand j'ai été dans le monde, je l'ai aimé comoN
> U ra lait. {NoU du mamuerii.)
PENSÉES DIVERSES
si j6 ne pouvais souffrir la retraite; quand j*ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde.
Quand je vois un homme de mérite , je ne le décompose jamais; un homme médiocre qui a quelques bonnes qualités, je le décompose.
Je suis, je crois, le seul homme qui ait mis des livres au jour sans être touché de la réputation de bel esprit. Ceux qui m'ont connu savent que, dans mes conversations , je ne cherchais pas trop à le paraître, et que j'avais ass^ le talent de prendre la langue de ceux avec lesquels je vivais.
J'ai eu le malheur de me dégoûter très-souvent des gens dont j'avais le plus désiré la bienveillance.
Pour mes amis , à l'exception d'un seul , je les ai tous conservés.
Avec mes enfants, j'ai vécu comme avec mes amis.
J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvais par moi-même : c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avais dans mes mains, la modération et la frugalité, et non par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes.
Quand on s'est attendu que je brillerais dans une conversation, je ne l'ai jamais fait : j'aimais mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer, que des sots pour m'approuver.
Il n'y a point de gens que j'aie plus méprisés que les petits beaux-esprits , et les grands qui sont sans probité.
Je n'ai jamais été tenté de faire un couplet de chanson contre qui que ce soit. J'ai fait en ma vie bien des sottises , et jamais de méchancetés.
Je n'ai point paru dépenser, mais je n'ai jamais été avare; et je ne sache pas de chose assez peu difBdle pour que je l'eusse faite pour gagner de l'argent.
Ce qui m'a toujours beaucoup nui , c'est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimais pas.
Je n'ai pas laissé , je crois , d'augmenter mon bien ; j'ai fait de grandes améliorations à mes terres : mais je sentais que c'était plutôt pour une certaine idée d'habUeté que cela me donnait , que pour l'idée de devenir phis riche.
En entrant dans le monde , on m'annonça comme un homme d'esprit, et je reçus un accueil assez favorable des gens en place : mais lorsque par le succès des Lettres persanes yem peut-être prouvé que j'en avais, et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public, celle des gens en place se refroidit; j'essuyai mille dégoâts. Comptez qu'intérieurement blessés de la réputation d'un homme célèbre, c'est
pour s'en venger qu'ils riiumilient , et qu'il faut soimême mériter beaucoup d'éloges pour supporter patiemment l'éloge d'autrui.
Je ne sache pas encore avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt. Dans ce que j'entreprenais , je n'employais que la prudence commune , et j'agissais moins pour ne pas manquer les affaires que pour ne pas manquer aux affahres.
Je ne me consolerais point de n'avoir pas fait fortune, si j'étais né en Angleterre; je ne suis point fâché de ne l'avoir pas faite en France.
J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfants fassent un jour une grande fortune : ce ne serait qu'à force de raison qu'ils pourraient soutenir l'idée de moi; ils auraient besoin de toute leur vertu pour m'avouer, ils regarderaient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiraient pas de leurs propres mains; mais ils ne le relèveraient pas sans doute, s'il était à terre. Je serais l'achoppement étemel de la flatterie, et je les mettrais dans l'embarras vingt fois par jour; ma mémoire serait incommode , et mon ombre malheureuse tourmenterait sans cesse les vivants.
La timidité a été le fléau de toute ma vie; elle semblait obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. J'étais moins sujet à ces abattements devant des gens d'esprit que devant des sots : c'est que j'espérais qu'ils m'entendraient, cela me donnait de la confiance. Dans les occasions, ■non esprit, comme s'il avait fait un efifort, s'en tirait assez bien. Étant à Luxembourg dans la salle où dtnait l'empereur, le prince Linski me dit : « Vous, monsieur, qui venez de France, vous êtes bien étonné de voir l'empereur si mal logé. — Monsieur, lui dis-je, je ne suis pas fâché de voir un pays où les sujets sont mieux logés que le maître. » Étant en Piémont, le roi Victor me dit : « Monsieur, vous êtes parent de M. l'abbé de Montesquieu, que j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Estrades? — Sire, lui dis-je, votre majesté est comme César, qui n'avait jamais oublié aucun nom... » Je dtnais en Angleterre chez le duc de Richemond : le gentilhomme ordinaire la Boine, qui était un fat, quoique envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'était pas plus grande que la Guienne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit : « Je sais que vous nous avez défendus contre votre M. de la Boine. — Madame, je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays. »
PENSEES DIVERSES
J*« la maladie de ftôre des titrée, et d'en être hoateox quand je les ai faits.
Je n'ai pas aimé à faire ma f ortme par le ■MjnB de la cour; j'ai songé à la feire en ftdsam vidolr mes terres, et à tenir toute ma fortune immédiate ment de la main des dieux.
N....t qui avait de certaines fins , me fit entendre qn'on me donnerait une pension ; je dis que n'ayant point fait de bassesses , je n'avais pas besoin d'être oonsolé par des gr^kses.
le sois un bon citojren ; mais , dans quelque pays que je fusse né, je Tmirais été tout de même. Je suis un bon citoyen, parce qne j'ai toujours ^té content de l'état où je suis, que j'ai toujours approuvé ma fortune, que je n'ai jamais rougi d'elie, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoyen , parce que j'aime le gouvernement où je sois né, sans le craindre, «t que je n'en attends d'autre foveur que ce bien inestimable que je partage avec tous mes compatriotes; et je rends grâces au Ciel de ce qu'ayant mis «o moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre im peu de modération dans mon âme.
S'il m'est pennb de prédire la fortune de mon ouvrage * , il sera plus ai^prouvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement. J'avais conçu le dessein de donner plus d'étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit i j'en suis devenu incapable : mes lectiires m'ont affaibli les yeux; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aimre du jour où ils se fiermeront pour jamais.
Si je savais quelque chose qui me fat utile et qui fût pr^ttdicâafale à ma ûmaille, Je le rejetterns de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fui utile à mafEuniUe, etqninelefilkpasàma patrie, je chercherais k Toublier. Si je savais qnelqne diose utile à BM patrie et qui fite préjudiddde à l'Europe et au genm humain, je le regarderais comme un crime.
Je souhaite «foir des manières simples, recevoir des services le moins qne je puis , et en rendre le plus qu'il m'est possible.
Je B*ai Jamais aimé à jodr du ridicule des autres. J'ai été peu difildle sur l'esprit des autres. J'étais ami de presque tous les esprits, «temsemi de presque tôus les eoenrs.
J'aime mieux être tonrmeoté par moneocurque par mon esprit.
fc £ms fiiire une asseï sotte chose :c'est ma gé-
I Vetprii d€$ Loiê
DBS ÀNCfBIIS.
J'avoue mon goût pour les anciens; cette antiquité m'enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline : « Cest à Athènes que vous aDes; respectez les dieux. »
L'ouvrage divin de ce siècle, TêUmaque, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de rexcellence de cet ancien poète. Pope seul a senti la grandeur d'Homère.
Sophocle, Euripide , Eschyle, ont d'abord porté le genre d'invention au point que nous n'avons rien changé depuis aux règles qu'ils nous ont laissées; ce qu'ils n'ont pu faire sans une connaissance parfaite de la nature et des passions.
J'ai eu toute ma vie un goût décidé pour les ouvrages des anciens : j'ai admiré plusieurs critiques faites contre eux, mais j'ai toujours admiré les anciens. Tai étudié mon goût, et j'ai examiné si ce n'était point un de ces goûts malades sur lesquels on ne doit faire aucun fond; mais plus fai examiné, plus j'ai senti que j'avais raison d'avoir senti comme j'ai senti.
Les livres anciens sont pour les aut^irs, les nouveaux pour les lecteurs.
Plutarque me charme toujours : il j a des circonstances attachées aux personnes , qui font grand plaisir.
Qu'Âristote ait été précepteur d'Alexandre, en que Platon ait été à la cour de Syracuse , cela n'est rien pour leur gloire : la réputation de leur philosophie a absorbé tout.
Cicéron, selon moi, est un des plus grands esprits qui aient jamais été : l'âme toujours belle lorsqu'elle n'était pas faible.
Deux cheft-d'œuvre : la mort de César dans Phitarque, et celle de Méron dans Suétone. Dans Tune, on commence par avoir pitié des conjurés qu'on volt en péril , et ensuite de César qu'on voit assassiné. Dans celle de Néron, on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer, sans aucuns cause qui Ty contraigne, et cependant de Êiçon à ne pouvoir Féviter.
Virgile, iitférieur à Homère par la grandeur et la variété des caractères , par l'invention admirable, l'égale par la beauté de la poésie.
Belle parole de Séaèque : Sic prSBsenëbus itfaris vohtptaHbui^ vtjuttarls noHMceaï. —
La même- erreur des Grecs inondait toute leur philosophie; mauvaise physique, mauvaise morale, mauvaise métaphysique. Cest qu'ils ne sentaient pas la différence qu'il y a entre les quêtes positives et les qualités relatives. Comme Aristole
PENSÉES DIVERSES
8*«ti tromi^ avec son sec, son humide, son chaud, son froid, Pialon et Soerate se sont trompés afec levr beau, leur bon, leur sage : grande découverte qu'il 11*7 ^^' P^ ^® qualité positive.
Les termes de beau , de bon , de noble , de grand , de parfut, sont des attr&uts des objets, lesquels sont relatife aux êtres q«i les considèrent. II faut bien se mettre ce principe dans la tête; il est Téponge de presque tous les pr^ugés : cVst le fléau de ta philosophie andenne , de la phjrsiqiie d'Arisiote, de la métaphysique de Platon : et si on lit les dialogues de ce philosophe, on trouvera qu'ils ne sont qu*un tissu de sophismes faits par Tignorance de ce principe. Malebranche est tombé dans mille «ophismes pour Favoir ignoré.
Jamais philosophe n'a mieux fait sentir aux faonunes les douceurs de la vertu et la dignité de leur être que Marc-Antonin : le cœur est touché, rime agrandie, l'esprit élevé.
magiat : avec très-peu d'esprit on peut &ire cette objection-là. Il n'y a plus d'originaux , grâce aux petits génies. Il n'y a pas de poète qui n'ait tiré toute sa philosophie des anciens. Que deviendraient les commentateurs sans ce privilège? Ils ne pourraient pas dire : « Horace a dit ceci... Ce passage se rapporte à tel autre de Théocrite, où il est dit... • Je m'engi^e de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, le moins subtil. ,
On aime à lire les ouvrages des anciens pour voir 4'autres préjugés.
Il faut réfléchir sur la Politique d'Aristote et sur les deux BéptMqmes de Platon, si l'on veut avoir une juste idée des lois et des mocnrsdes anciens Grecs.
Les diercher dans leurs historiens, c'est comme si nous voulions trouver les nôtres en lisant les gverres de Louis XIY.
RépuMique de Platon , pas plus idéale q«e celle de Sparte.
Pour juger les hommes, il faut leur passer les préfugés de leur temps.
DBS MODBBNES.
Nous n'avons pas d'autemr tragique qui donne à râroe de phis grands mouvements que Crébillon, qui nous arrache plus à nous-mêmes , qui nous rempUssf^plus de la vapeur du dieu qui l'agite : il vous fiût entrer dans le transport des bacchantes. On ne saurait juger son ouvrage, parce qu'il commence par troublor cette pwtie de l'âme qui réfléchit. Cest le véritable tragique de nos jours, le seul qui sache
bien exciter la «àîiable passion de la tragédie, la terreur.
Un ouvrage original en £ût los^ours conatmlre cinq ou six eents autres : les demim se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent de formules.
J*ai entendu la première rq^sentation d'Aié« de Castro de M. de la Motte. Tai bien vu qu'elfe n'a réussi qu'à force d'être belle, et qu'elle a plu aux spectateurs malgré; eux. On peut dire que la grandeur de la tragédie, le suUimeet le beau, y régnent partout. Il y a un second acte qui, à mon goût, est phB beau que tous les autres : j'y al trouvé un art souvent caché qui ne se dévoile pas à la première r^résentation, et je me suis senti plus touché la dernière fois que la premièro.
Je me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la coWy je fus si pénétré ilu désir d'être plus honnête homme, que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte; bien différent de cet ancien qui disait qu'il n'était jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu'A y était entré. Cest qu'ils ne sont plus la même chose.
Dans la plupart des auteurs, je vois Phomme qui écrit; dans Montaigne, l'honune qui pense.
Les maximes de la Rochefoucauld sont les pn»verbes des gens d'esprit.
Ce qui commence à gâter nom comique, e'est que nous voulons diercher le rkUeule des passions , au lieu de chercher le ridicule des manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par ellesmêmes. Quand on dit qu'il n'y a point de qualités absolues, cela ne veut pas dire qu'il n'y en a point réellement, itoais qae notre esprit ne peut pas les déterminer.
Quel siècle que le nêtre, où il y a tant de critiques et déjuges, et si peu de lecteurs!
Voltaire n'est pas beau , il n'est que joli : il serait honteux pour l'académie que Voltaire en fftt, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en mt pas été.
Les ouvrages de Voltaire sont comme les visites mal proportionnés qui brillent de jeunesse.
Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. U est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.
Charles XII, toujours dans le prodige, étonne, et n'est pas grand. Dans cette histoire, il y a un moreeau admirable, la retraite de Scbulembourg, morceau écrU aussi vivement qoM y en ait. L'auteur manque quelquefois de sens.
PENSEES DIVERSES
Plus le poëme de la ligue paratt être V Enéide, moins il Test.
Toutes les épithètes de J. B. Rousseau disent beaucoup; mais elles disent toujours trop, et expriment toujours au delà.
Parmi les auteurs qui ont écrit sur Thistoire de France , les uns avaient peut-être trop d'érudition pour avoir assez de génie , et les autres trop de génie pour avoir assez d'érudition.
S'il faut donner le caractère de nos poëtes, je compare Corneille à Michd-Ange, Racine à Raphaël, Marot au Corrège, la Fontaine au Titien, Despréaux au Dominiquin ^ Grébillon au Guerchin, Voltaire au Guide, Fontenelle au Bemin; Chapelle, la Fare, Chaulieu, au Parmesan; Régnier au Georgion, la Motte à Rembrandt; Chapelain est au-dessous d'Albert Durer. Si nous avions un Milton , je le comparerais à Jules Romain ; si nous avions le Tasse , nous le comparerions au Carrache; si nous avions l'Ârioste, nous ne le comparerions à personne , parce que personne ne peut lui être comparé.
Un honnête homme (M. RoUin) a, par ses ouvrages d'histoire, enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu : c'est l'abdlle de la France.
Je n'ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que f estimais, n'ayant guère lu,. autant qu'il m'a été possible, que ceux que j'ai crus les meilleurs.
DES 0R4NDS HOMMES DE FBANCB.
Nous n'avons pas laissé d'avoir en France de ces hommes rares qui auraient été avoués des Romains.
La foi , la justice, et la grandeur d'âme montèrent sur le trône avec Louis IX.
Tanneguy du Châtel abandonna les emplois dès que la voix publique s'éleva contre lui ; il quitta sa patrie sans se plaindre, pour lui épargner ses murmures.
Louis XI ne vit dans le commencement de son règne que le commencement de sa vengeance.
Il lui semblait que, pour qu'il vécût, il £allait ^u'il fit violence à tous les gens de bien.
Le chancelier Olivier introduisit la justice jusque dans le conseil des rois , et la politique plia devant elle.
La France n'a jamais eu de meilleur citoyen que Louis XII.
Le cardinal d'Amboise trouva les intérêts du peuple dans ceux dCi roi , et les intérêts du roi dans ceux du peuple.
Charles VIII connut, dans la première jeunesse même , toutes les vanités de la jeunesse.
Le chancelier de l'Hospital , td que les lois, fut sage comme elles dans une cour qui n'était calmée que par les plus profondes dissimulations y ou agitée que par les passions les plus violmtes.
On vit dans la Noue un grand citoyen au bûlieu des discordes civiles.
L'amiral de Coligny fut assassiné , n'ayant dans le cœur que la gloire de l'Ëtat; et son scnrt fîittd, qu'après tant de rébellions il ne put être puni que par un grand crime.
Les Guises furent extrêmes dans le bien et dam le mal qu'ils firent à l'État. Heureuse la Franee, s'ils n'avaient pas senti couler dans leurs veines le sang de Charlemagne!
Il semble que l'âme de Miron, prévôt des marchands , fût celle de tout le peuple.
César aurait été comparé à M. le Prince , s'il était venu après lui.
Henri IV.... Je n'en dirai rien, je parle à des Français.
Mole montra de l'héroïsme dans une condition qui ne s'appuie ordinairement que sur d'autres vertus.
Richelieu fit jouer à son monarque le second rang dans la monarchie, et le premier dans FEnrope; il avilit le roi, mais illustra le r^ne.
Turenne n'avait point de vices; et peut-être que , s'il en avait eu, il aurait porté certaines vertus plus loin. Sa vie est un hymne à la louange de rhumanité.
Le caractère de Montausier a quelque chose des anciens philosophes , et de cet excès de leur raison.
Le maréchal de Catinat a soutenu la Tictoire avec modestie, et la disgrâce avec majesté, grand encore après la perte de sa réputation même.
Vendôme n'a jamais eu rien à lui que sa gloire.
Fontenelle, autant au-dessus des autres hommes par son cœur, qu'au-dessus des hommes de lettres par son esprit.
Louis XIV, ni pacifique, ni guerrier : il avait les formes de la justice, de la politique, de la dévotion, et l'air d'un grand roi. Doux avec ses domestiques, libéral avec ses courtisans , avide avec ses peuples , inquiet avec ses ennemis , despotique dans sa famille, roi dans sa cour, dur dans ses conseils, enfant dans celui de conscience, dope de tout ce qui joue le prince, les mimstres, les femmes et les dévots ; toujours gouvernant et toujours gouverné ; malheureux dans ses dioix, aimant les sots, souffrant les talents, craignant l'esprit; sérieux dans ses amours, et, dans son
PENSÉES DIVERSES
dernier attadiement, faible à faire pitié; aucune force d'esprit dans les succès; de la sécurité dans les revers , du courage dans sa mort. U aima la gloire et la religion, et on Tempécha toute sa vie de connaître ni Tune ni Fautre. U n'aurait eu presque aucun de ces défauts , s*il avait été un peu mieux élevé, et s'il avait eu un peu plus d'esprit.
Il avait rame plus grande que l'esprit. Madame de Maintenon abaissait sans cesse cette âme pour la mettre à son point.
Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois. J'en nommerais un troisième > ; mais épargnons-le dans sa disgrâce.
DE L4 RBLIOION.
Dieu est comme ce monarque qui a plusieurs na* lions dans son empire; elles viennent toutes lui porter un tribut , et chacune lui parle sa langue , religions diverses.
Quand l'immortalité de l'âme serait une erreur, je serais fâché de ne pas la croire : j'avoue que je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent ; mais pour moi je ne veux pas troquer l'idée de mon immortalité contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées révélées, les idées métaphysiques me donnent une très-forte espérance de mon bonheur éternel , à laquelle je ne voudrais pas renoncer.
La dévotion est une (croyance qu'on vaut mieux qu'un autre.
U n'y a pas de nation qui ait plus besoin de religion que les Anglais. Ceux qui n'ont pas peur de se pendre doivent avoir la peur d'être damnés.
La dévotion trouve, pour faire de mauvaises actions, des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver.
Ce que c'est que d'être modéré dans ses principes! Je passe en France pour avoir peu de religion, en Angleterre pour en avoir trop.
Ecclésiastiques : flatteurs des princes, quand ils ne peuvent être leurs tyrans.
Les ecclésiastiques sont intéressés à mamtenir les peuples dans l'ignorance; sans cela, comme rÉvangile est simple, on leur dirait : « Nous savons tout cda comme vous. •
rappelle la dévotion une maladie du cœur, qui
< X. de Maurepai {Note des éditeurs des OEavres poiUia-
■ORTESQOKD.
donne à l'âme une folie dont le caractère est le plus immuable de tous.
L'idée des faux miracles vient de notre orgueil , qui nous fait croire que nous sommes un objet as> sezimportantpour que l'Être suprême renverse pour nous toute la nature ; c'est ce qui nous fait regarder notre nation, notre ville, notre armée, comme plus chères à la Divinité. Ainsi nous voulons que Dieu soit un être partial qui se déclare sans cesse pour une créature contre l'autre, et qui se plaît à cette espèce de guerre. Nous voulons qu'il entre dans nos qucârelles aussi vivement que nous, etqu'il fasse atout moment des choses dont la plus petite mettrait toute la nature en engourdissement.
Trois choses incroyables parmi les choses incroyables : le pur mécanisme des bêtes , l'obéissance passive, et l'infaillibilité du pape.
BBS JB8UITB8*
Si les jésuites étaient venus avant Luther et Calvin, ils auraient été les maîtres du monde. Reau livre que celui d'un ancien cité par Athénée, De Us quxfalso creduntur.
J'ai peur des jésuites. Si j'offense quelque grande il m'oubliera, je l'oublierai; je passerai dans une autre province, dans un autre royaume : mais si j'offense les jésuites à Rome, je les trouverai à Paris, partout ils m'environnent; la coutume qu'ils ont de s'écrire sans cesse entretient leurs inimitiés.
Pour exprimer une grande imposture, les Anglais disent : « Cela est jésuitiquement faux. »