‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 857 sur 975 · VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS

Je ne puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien.

Aimer à lire, c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie, contre des he ures délicieuses.

Malheureuse condition des hommes ! à peine l'esprit est-il parvenu à sa maturité, que le corps emnmence à s'affaiblir.

On demandait à Chirac (médecin) si le commerce des femmes était malsain. « l'ion, disait-il, pourvu qu'on ne prenne pas de drogues; mais je préviens que le changement est une drogue.»

Cest l'effet d'un mérite extraordinaire d'être dans tout son jour auprès d'un mérite aussi grand.

Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit , mais comme il écrit : et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien.

Voici comme je définis le talent : un don que Dieu nous a fait en secret , et que nous révélons sans * le savoir.

Les grand seigneurs ont des plaisirs , le peuple a de la joie.

Outre le plaisir que le vin nous finit, nous devons encore à la joie des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.

Je disais à un homme : « Fi donc! vous avez les sentiments aussi bas qu'un homme de qualité.»

M... est si doux, qu'il me semble voir un ver qui file de la soie.

Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise.

Quand on a été femme à Paris, on ne peut pas être femme ailleurs.

Ma fille disait très-bien : « Les mauvaises manières ne sont dures que la première fois. »

La France se perdra par les gens de guerre.

Je disais à madame du Châtelet : « Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie; il faudrait au contraire étudier la philosophie pour apprendre à dormir. »

Si un Persan ou un Indien venait à Paris , il faudrait six mois pour lui faire comprendre ce que c'est qu'un abbé commendataire qui bat le pavé de Paris.

JL'attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs. Par malheur, trop peu d'intervalle entre le temps

où l'on est trop jeune , et celui où l'on est trop viau Il faut avoir beaucoup étudié pour savo^ peu.

Paime les paj^sans ; ils ne sont pas assez Savants pour raisonner de travers.

Sur ceux qui vivent avec leurs laquais, j'ai dît : « Les vices ont bien leur pénitence.»

Les quatre grands poètes , Platon , Malebraoclie , Shaftesbury, Montaigne!

Les gens d'esprit sont gouvernés par dat vakls; et les sots par des gens d'esprit.

On aurait dâ mettre l'oisiveté eontintielie panm les peines de l'enfer; il me semble au eootraiit qu'on l'a mise parmi les joies dn paradis.

Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur.

Je n'aime pas les discours oratoires, ee sont des ouvrages d'ostentation.

Les médecins dont parie M. Fremd dans son Histoire de la Médecine sont parvenus à une grande vieillesse. Raisons physiques : i"* les médecins sont portés à avoir de la tempérance; 1<> ils préviennent les maladies dans les commencements; 8» par leur état, ils font beaucoup d'exercice; 4<» en voyant beaucoup de malades, leur tempérament se fut à tous les airs, et ils deviennent mcnns susceptibles de dérangement; 6<» Ils connaissent mieux le péril; 6® ceux dont la réputation est venue ijusqu^à nous étaient habiles ; ils ont donc été conduits par des gens habiles , c'est-à-dire eux-mêmes.

Sur les nouvelles découvertes, nous avons été bien loin pour des hommes.

Je disais sur les amis tyranniques et avantageux : « L'amour a des dédommagements que l'amitié n*a pas. »

A quoi bon feire des livres pour cette petite terre, qui n'est guère plus grande qu'un point ?

Contades, bas courtisan, même à la mort, n'écrivit-il pas au cardinal de Richelieu qu'il était content de mourir pour ne pas voir la fin d'un ministre comme lui? Il était courtisan par la force de la nature, et il croyait en réchapper.

M..., parlant des beaux génies perdus dans le nombre des hommes, disait : « Comme des vaxr» chauds, ils sont morts sans déplier. »

Deux beautés conmiunes se défont; deux grandes beautés se font valoir.

Presque toutes les vertus sont un rapport particuHer d'un certain homme à un autre : par exemple, l'amitié , l'amour de la patrie , la pitié , sont des rapports particuliers; mais la justice est un rapport général. Or toutes les vertus qui détruisent œ rapport ne sont point des vertus.

PENSÉES DIVERSES

Là plupart des pHiu^ et des ministres ont bonne volonté; ils ne savent comment s'y prendre.

Le succès de 1^ plupart des choses dépend de savoir combien il £aut de temps pour réussir.

Le prince doit avoir Toeil sur Thonnéteté publique, jamais sur les particuliers.

Il ne fiaut point faire par les lois ce qu*on peut faire par les mœurs.

Les préambules des édits de Louis XIV furent plus insupportables aux peuples que les édits mêmes.

Les princes ne devraient jamais faire d'apologies : fis sont toujours trop forts quand ils décident, et fiaibles quand ils disputent. Il faut qu'ils fassent toujours des choses raisonnables , et qu'ils raisonnent fort peu.

J'ai toujours vu que , pour réussir dans le monde , il fallait avoir l'air fou, et être sage.

En fait de parure, il faut toujours rester au-dessous de ce qu'on peut.

Je disais à Chantilly que je faisais maigre, par politesse; M. le duc était dévot.

Le souper tue la moitié de Paris , le dtner l'autre.

Je hais Versailles, parce que tout le monde y est petit; j'aime Paris, parce que tout le monde y est grand.

Si on ne voulait qu'être heureux , cela serait bientôt fait : mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile , parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont.

Les gens qui ont beaucoup d'esprit tombent souvent dans le dédain de tout.

Je vois des gens qui s'effarouchent des digressions : je crois que ceux qui savent en faire sont comme les gens qui ont de grands bras, ils atteignent plus loin.

Deux espèces d'hommes : ceux qui pensent , et ceux qui amusent.

Une belle action est celle qui a de la bonté, et qui demande de la force pour la fanre.

La plupart des hommes sont plus capables de grandes actions que de bonnes.

Le peuple est honnête dans ses goûts, sans l'être dans ses moeurs.

HauB voulons trouver des honnêtes gens , parce que nous voudrions qu'on le fût à notre égard.

La vanjté des gueux est aussi bien fondée que celle que je prendrais sur une aventure arrivée aujourd'hui chez le cardhial de Polignac, où je dînais. Il a pris la main de l'alné de la maison de Lorraine , le ducd'Èlboeuf; et après le dîner, quand le prince D'y a plus été , il me l'a donnée. Il me la donne à moi , c'est un acte de mépris : il Ta prise au prince.

c'est une marque d'estime. C'est pour cela que les princes sont si familiers avec leurs domestiques : ils croient que c'est une faveur, c'est un mépris.

Les histoires sont des faits faux composés sur des faits vrais , ou bien à l'occasion des vrais.

D'abord les ouvrages donnent de la réputation h l'ouvrier, et ensuite l'ouvrier aux ouvrages.

Il faut toujours quitter les lieux un moment, avant d'y attraper des ridicules. C*est l'usage du monde qui donne cela.

Dans les livres , on trouve les hommes meilleurs qu'ils ne sont : amour-propre de Pauteur, qui veut toujours passer pour plus honnête homme en jugeant en faveur de la vertu. Les auteurs sont des personnages de théâtre.

Il faut regarder son bien comme son esclave , mais il ne faut pas perdre son esclave.

On ne saurait croire jusqu*oà a été dans ce siècle la décadence de l'admiration.

Un certain esprit de gloire et de valeur se perd peu à peu parmi nous. La philosophie a gagné du terrain; les idées anciennes d'hâroîsme et de bravoure, et les nouvelles de chevalerie, se sont perdues. Les places civiles sont remplies par des gens qui ont de la fortune, et les militaires décréditées par des gens qui n'ont rien. Enfin, c'est presque partout indifférent pour le bonheur d'être à un mattre ou à un autre : au lieu qu'autrefois une défaite ou la prise de sa ville était jointe à la destruction ; il était question de perdre sa ville, sa femme , et ses enfants. L'établissement du commerce des fonds publics , les dons immenses des princes , qui font qu'une infinité de gens vivent dans l'oisiveté , et obtiennent la considération même par leur oisivetés c'est-à-dire par leurs agréments; l'indifférence pour l'autre vie , qui entratne dans la mollesse pour celleci , et nous rend insensibles et incapables de tout ce qui suppose un effort; moins d'occasions de se distinguer ; une certaine façon méthodique de prendre des villes et de donner des batailles , la question n'étant que de faire une brèche , et de se rendre quand elle est faite; toute la guerre consistant plus dans l'art que dans les qualités personnelles de ceux qui se battent; l'on sait à chaque siège le nombre de soldats qu'on y laissera; la noblesse ne combat plus en corps.

Ifous ne pouvons jamab avohr dérègles dans nos finances, parce que nous savons tovjours que nous ferons quelque chose, et jamais ce que nous ferons.

On n'appelle plus un grand ministre un sage dispensateur des revenus publics, mats cehii qui a de l'industrie, et de ce qu'on appelle des expédients. L'on aime mieux ses petits-enfants que ses fils :

PENSÉES DIVERSES

c*est qu'on sait à peu près au juste ce qu'on tire de ses fils, la fortune et le mérite qu'ils ont; mais on espère et Ton se flatte sur ses petits-fils.

Je n'aime pas les petits honneurs. On ne sayait pas auparavant ce que vous méritiez \ mais ils vous fixent , et décident au juste ce qui est fait pour vous.

Quand, dans un royaume, il y a plus d'avantage h faire sa cour qu'à faire son devoir, tout est perdu.

La raison pour laquelle les sots réussissent toujours dans leurs entreprises , c'est que , ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux, ils ne s'arrêtent jamais.

Remarquez bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables.

Les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n'ont besoin que de se ressouvenir, et non d'apprendre. Gela est bien heureux.

On pourrait ,. par des changements imperceptibles dans la jurisprudence, retrancher bien des procès. Le mérite console de tout.

J'ai ou! dire au cardinal Imperiali : « Il n'y a point d'homme que la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie ; mais lorsqu'elle ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre. »

Les disproportions qu'il y a entre les hommes sont bien minces pour être si vains : les uns ont la goutte, d'autres la pierre : les uns meurent, d'autres vont mourir; ils ont une même âme pendant l'éternité, et elles ne sont différentes que pendant un quart d'heure, et c'est pendant qu'elles sont jointes à un corps.

Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé, que, si vous voyez une nation sortir de la barbarie, vous verrez que son style donnera d'abord dans le sublime, et ensuite descendra au naïf. La difficulté du naïf est que le bas le cdtoie : mais il y a une différence immense du sublime au naïf et du sublime au galimatias.

Il y a bien peu de vanité à croire qu'on a besoin des affaires pour avoir quelque mérite dans le monde, et de ne se juger plus rien lorsqu'on ae peut plus se cacher sous le personnage d'homme public.

Les ouvrages qui ne sont point de génie ne prouvent que la mémoire ou la patience de Fauteur.

Partout où je trouve l'envie , je me fais un plaisir de la désespérer ; je loue toujours devant un envieux ceux qui le font pâlir.

L'héroïsme que la morale avoue ne touche que peu de gens : c'est lliéroïsme qui détruit la morale, qui nous fhippe et cause notre admiration.

Reqiarquez que tous les pays qui ont été beau-

coup habités sont très-malsains : apparemniêiiC que les grands ouvrages des hommes , qui s'enfoncent dans la terre, canaux, caves, souterrains^ reçoivent les eaux qui y croupissent.

Il y a certains défauts qu'il faut voir pour les tir, tels que les habituels.

Horace et Aristote nous ont déjà parlé des de leurs pères et des vices de leur temps, et les auteurs de siècle en siècle nous en ont parlé de même. S'ils avaient dit vrai , les hommes seraient à prés^it des ours, n me semble que ce qui fait ainti raisonner tous les hommes, c'est que nous avons tu nos pères et nos maîtres qui nous corrigeaient. Ce n'est pas tout : les hommes ont si mauvaise opinion d*eax, qu'ils ont cru non-seulement que leur esprit et leur âme avaient dégénéré, mais aussi leur corps, et qu'ils étaient devenus moins grands; et non-seulement eux , mais les animaux. On trouve dans les histoires les hommes peints en beau, et on ne les trouve pas tels qu'on les voit.

La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel.

Les gens qui ont peu d'affaires sont de très-grands parleurs. Moins on pense , plus on parle : ainâ les femmes parlent plus que les hommes; à force d'oisiveté, elles n'ont point à penser. Une nation où les femmes donnent le ton est une nation parieuse.

Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à fedre une grande fortune que pour être an désespoir, quand ils l'ont faite , de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance.

Il y aautantde vices qui viennent de ce qu^on ne s'estime pas assez , que de ce que l'on s'estime trop.

Dans le cours de ma vie, je n'ai trouvé de gens communément méprisés que ceux qui vivaient en mauvaise compagnie.

Les observations sont l'histoûe de la physique; les systèmes en sont la fable.

Plaire dans une conversation vaine et frivole est aujourd'hui le seul mérite : pour cela le magistrat abandonne l'étude des lois ; le médecin croit étro décrédité par l'étude de la médecine ; on fîiit comme pernicieuse toute étude qui pourrait àticr le badinage.

Rire pour rien , et porter d'une maison dans l'autre une chose frivole , s'appelle science du monde. On craindrait de perdre celle-là, si l'on s'appliquait à d'autres.

Tout homme doit être poU , mais ausù il doit étn libre.

La pudeur sied bien à tout le monde ; mais il fimt savoir la vaincre , et jamais la perdre.. 11 faut que la singularité consiste dans une ma-

Page 1