‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 858 sur 975 · L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE

Je partis le dernier octobre 1739 de la Haye; je fis le voyage avec mylord Chesterfield , qui voulut bien me proposer une place dans son yacht.

Le peuple de Londres mange beaucou p de viande ; eela.le rend très-robuste; mais à Page de quarante à qoaranteHsinq ans, il orève.

U n'y a rien de si affreux que les rues de Londres ;

elles sont très-malpropres; le pavé y est si mal entretenu, qu'il est presque impossible dy aller en carrosse, et qu'il faut faire son testament lorsqu'on va en fiacre, qui sont des voitures hautes comme un théâtre, où le cocher est plus haut encore, son siège étant de niveau à TimpériaJe. Ces fiacres s'enfoncent dans des trous, et il se fait un cahotement qui &it perdre la tête.

Les jeunes seigneurs anglais sont divisés en deux classes : les uns savent beaucoup, parce qu'ils ont été longtemps dans les universités; ce qui leur a donné un air gêné, avec une mauvaise honte. Les autres ne savent absolument rien, et ceux-là ne sont rien moins que honteux, et ce sont les petits* maîtres de la nation. En général, les Anglais sont modestes.

.Le 5 octobre 1780 (n. s. ) ■ , je fus présenté au prince, au roi, et à la reine, à Rensington. La reine, après m'a voir parlé de mes voyages, parla du théâtre anglais; elle demanda à mylord Chesterfield d'où vient que Shakspearë , qui vivait du temps de la reine Elisabeth , avait si mal fait parler les femmes , et les avait faites si sottes. Mylord Chesterfield répondit fort bien que, dans ces temps-là, les femmes ne paraissaient pas sur le théâtre , et que c'é* taientde mauvais acteurs qui jouaient ces rôles; ce qui faisait que Shakspearë ne prenait pas tant de peine à les faire bien parler. J'en dirais une autre raison : c'est que pour faire parler les femmes , il faut avoir l'usage du monde et des bienséances. Pour faire bien parler les héros , il ne faut qu'avoir l'usage des livres. La reine me demanda s'il n'était pas vrai que , parmi nous. Corneille fût plus estimé que Racine. Je lui répondis que Ton regardait ordinairement Corneille comme un plus grand esprit , et Racine comme un plus grand auteur.

Il me semble que Paris est une belle ville , où il y a des choses plus* laides; Londres, une vilaine ville, où il y a de très-belles choses.

A Londres , liberté et ^lité. La liberté de Londres est la liberté des honnêtes gens , en quoi elle diffère de celle de Venise, qui est la liberté de vivre obscurément et avec des p , et de les épou-

sar : l'égalité de Londres est aussi l'égalité des honnêtes gens, en quoi elle diffère de la liberté de la Hollande, qui est la liberté de la canaille.

Le CrqfUman* est fait par Bolîngbroke et par

< Nouveau style.

» lAcrafistmin était un journal ; crafltman slgniAear/iiafihw

NOTES SUB yANGLETERRE.

M. Pulteney. On le fait conseiller > par trois avocats avant de rimprimer, pour savoir s'il y a quelque chose qui blesse la loi.

Cest une chose lamentable que les plaintes des étrangers, surtout des Français, qui sont à Lon* dres. Ils disent qu'ils ne peuvent y faire un ami; que plus ils y restent, moins ils en ont; que leurs politesses sont reçues comme des injures. Kinski, les Broglie, la Yillette, qui appelait à Paris mylord Essex son fils, qui donnait de petits remèdes à tout le monde, et demandait à toutes les femmes des nouvelles de leur santé; ces gens-là veulent que les Anglais soient faits comme eux. Conmient les Anglais aimeraient-ils les étrangers? ils ne s'aiment pas eux-mêmes. Comment nous donneraient-ils à dîner ? Us ne se donnent pas à dîner entre eux. « Mais on vient dans un pays pour y être aimé et honoré. » Cela n'est pas une chose nécessaire; il faut donc faire comme eux, vivre pour soi; comme eux, ne se soucier de personne , n'aimer personne , et ne compter sur personne. Enfin il faut prendre les pays comme ils sont : quand je suis en France , je fais amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde; en Allemagne , je bois avec tout le monde.

On dit : « En Angleterre, on ne me Ml point amitié. » Est-il nécessaire que l'on vous fasse des amitiés?

Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille, de l'aisance : comme il n'est pas répandu, et qu'il est borné à cela , dès que sa fortune se délabre , et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se fait voleur.

Ce 15 mars (v. s.)*. Il n'y a guère de jour que quelqu'un ne perde le respect au roi d'Angleterre. II y a quelques jours que milady Bell Molineux , maîtresse fille, envoya arracher des arbres d'une petite pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures, lequel lui venait dire que la reine n'avait pas cru qu'elle eût un droit de propriété seigneuriale sur cette pièce , l'autre l'ayant pour trois vies, mais avec défense de la vendre.

Il me semble que la plupart des princes sont plus honnêtes gens que nous , parce qu'ils ont plus à perdre de leur réputation , étant regardés.

« ConseUlcrni là pour examiner.

» vieux ityle.

La corruption s'est mise dans toute» les eonufitions. Il y a trente ans qu'on n'entendait pas parler d'un voleur dans Londres ; à présent il ii*y a goe cela. Le livre de Whiston contre les miracles du Sauveur, qui est lu du peii^pla, ne réformera pas les moeurs. Mais, comme on veut que l'on écriTe contre les ministres d'État, on veut laisser la liberté de la presse.

Pour les ministres, ils n'ont point de projet fixe. A chaque jour suffit sa peine. Ils gouveroeot jour par jour.

Du reste, une grande liberté extérieure. Milady Denham, étant masquée, dit au roi : « A propos, quand viendra donc le prince de Galles ? Est-ce qu'on craint de le montrer? Serait-il aussi sot que son père et son grand-père? » Le roi sut qui elle était, parce (pi'il voulut le savoir de sa compagnie. Depuis ce temps , quand elle allait à la cour, die était pâle comme la mort.

L'argent est ici souverainepnent estimé ; Hiomiear et la vertu, peu.

On ne saurait envoyer ici des gens qui aieai trop d'esprit. On se trompera toujours sans cala avec le peuple, et on ne le connaîtra point. Si on se livre à * un parti, on y tient. Or, il y a cent millions de petits partis, comme de passions. D'Hiberville, qui ne voyait que des jacobites, se laissa entcalner à faire croire à la cour de France qu'op pourrait fiiire un parlement tory : il fut whig, après beaucoup d'argent jeté, et cela fut cause, dit-on, de sa disgrâce. Les ministres de mon temps ne connaissaient pas plus l'Angleterre qu'un enfant de six mois. Kinski se trompait toujours sur le.s mémoires des torys. Comme on voit le diable dans 1^ papiers périodiques , on croit que le peuple va se révolter demain ; mais il faut seulement se mettre dans l'esprit qu*eo Angleterre, comme ailleurs, le peuple est mécontent des ministres, et que le peuple y écrit ce que l'on pense ailleurs.

Je regarde le roi d'Angleterre conune un homme qui a une belle femme, cent domestiques, de beaux équipages, une bonne table; on le croit heureux. Tout cela est au dehors. Quand tout le monde est retiré , que la porte est fermée , il faut qu'il se querelle avec sa femme, avec ses domestiques^ qu*il jure contre son maître d'hôtel; il n'est plus si heureux.

Quand je vais dans un pays , je n'examine pas s'il y a de bonnes lois, mais si on exécute celles qui y sont , car il y a de bonnes lois partout*

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