AU MÊME
A Touriiay.
Je n'ai rien négligé , mon cher ami , pour découvrir d'où est partie ia bêtise qu'on a fait courir sur votre compte ; mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite, sans en déterrer la source. Je ne jurerais pas que vous ayez eu tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand on a un grand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies : des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. Madame Geoffrin est venue chez moi , à ce qu*il m'a paru, pour me sonder ; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis d'un air moqueur; mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étais choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime. Elle a été un peu surprise : notre conversation n'a pas été longue , et je me propose bien de rompre avec elle ^. Je ne la croyais pas capable de tant de méchanceté et de noirceur. Madame d'Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré, avec la vivacité que vous lui connaissez, contre la futilité du soupçon de l'espionnage politique, et le ridicule de cette prétendue découverte; elle n'a pas manqué de relever que vous aviez vécu parmi nous pendant toute la guerre, sans avoirjamais donnélieude vous soupçonner , et qu'il n'y a nulle occasion de le faire dans le temps que nous sommes en pleine paix avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée en passant , à l'occasion de votre voyage à Vienne et de vos engagements en Flandre, a pu aisément prendre corps en passant d'une bouche à l'autre; et la malignité en a sans doute profité. Ce qui m'a le plus scandalisé en tout cela, c'est la conduite de quelques-
I Le baron de Secondât , mort à Bordeaux en 1705.
> Pièce de vers de Michaut, pofite contemporain de Louis XI.
3 Cette rupture eût été en même temps Tapologle et la vengeance la plus complète de son ami i mais la mort ne laissa pas à Monttfquieu le temps de réaliser ses intentions.
uns de vos confrères. M^is, mon dter abbé» il y a de petits esprits et des âmes viles paitout, même parmi les gens de lettres , même dans les sociétés littéraires. Mais enfin vous ne devez votre place qu'à vos succès.
Au reste, puisque vous voilà en repos, profitez de votre loisir pour mettre vos dissertations en état de paraître, ainsi que votre Histoire de dément y, que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter au choeur ne doit pas vous faire perdre le goût des plaisirs littéraires.
Quelques mois d'absence feront tomber tous les bruits ridicules , et vous serez à Paris aussi bien que TOUS y étiez avant cette tracasserie de femmelette. Je vous sonune de votre parole pour le voyage de la Brède après votre résidence; je calcule que ce so^a pour le mois d'août. Votre départ me laisse un grand vide; et je sens combien vous me manquez. PToubliez pas mon trèfle, vos prairies et vos mûriers de Gascogne. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le.... Janvier 17^.