QUATRIÈME CHANT
Pendant que Thémire était occupée avec ses compagnes au culte de la déesse, j'entrai dans un bois solitaire ; j'y trouvai le tendre Aristée. Pïous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter l'oracle ; c'en fut assez pour nous engager à nous entretenir : car Vénus met dans le coeur, en la présence d'un habitant de Gnide, le charme secret que trouvent deux amis lorsque après une longue absence ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.
Ravis l'un de Tautre, nous sentîmes 'que notre cœur se donnait; il semblait que la tendre amitié était descendue du ciel pour se placer au milieu da nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu près ce que je lui dis :
Je suis né à Sybaris, où mon père Antiloque était prêtre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et les besoins; on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix , aux dé-
LE TEMPLE DE GNIDE
pens da public , à ceux qui peuvent découvrir des voloptés nouvelles ; les citoyens ne se souviennent que des boufifbns qui les ont divertis , et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.
On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit ooe abondance éternelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le une et la mollesse.
Les honunes sont si efféminés , leur parure est si semblable à celle des femmes , ils composent si biea leur teint, ils se frisent avec tant d*art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semblequ'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.
Les femmes se livrent au lieu de se rendre ; chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour : on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé, on n'est occupé que de ce qu'on appelle à Cnissement jouir.
Les Êiveurs n'y ont que leur réalité propre; et toutes ees circonstances qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand prix, eeseogagementsqui paraissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout cequi prépare un heureux moment, tant de conquêtes au heu d'une, tant de jouissances avant la dernière, tout cela est Inconnu à Sybaris.
Encore si elles avaient la moindre modestie , cette ûdble Image de la vertu pourrait plaire : mais non ; les yeux sont accoutumés à tout voir, et les oreilles àtout«itendre.
Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils ne peuvent phis distinguer un sentiment d'avec un sentiment.
Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure : ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.
Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un dtayen fut &tigué toute une nuit d'une rose qui s'était repliée dans son lit.
La mollesse a tellement affaibli leurs corps, qu'ils ne saurdent remuer les moindres fardeaux ; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; Us voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.
Ite passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour sans être fatigués; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.
Incapables de porter le poids des armes, timi-
des devant leurs concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.
Dès que je sus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non, disais-je, je ne respirerai pas plus longtemps cet air empoisonné : tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, et moi pour la quitter.
J'allai pour la dernière fois au temple; et, m'approchant des autels où mon père avait tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis-je à haute voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton culte; en quelque lieu de la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.
Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette Ile est toute pleine des monuments de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain , ouvrage de Dédale, pour tromper ou pour satisfaire les égarements de Pasiphaé; le labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice; le tombeau de Phèdre, qui étonna le soleil , comme avait fait sa mère ; et le temple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentait pas encore de l'avoir suivi.
On y voit le palais d'Idoménée, dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs ; car ceux qui édiappèrent aux dangers d'un élément colère trouvèrent leur maison plus funeste encore. Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides , et ils moururent de la main qu'ils croyaient la plus chère.
Je quittai cette île, si odieuse a une déesse qui devait faire quelque jour la félicité de ma vie.
Je me rembarquai, et la^ tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a été la pudeur du visage des femmes, la faiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.
Mitylène est la capitale de Lesbos; c'est la patriede la tendre Sapho. Immortelle commeles Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Comment, dit-elle, une flamme si vaine peut-elle être si cruelle? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.
Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit trouver