CINQUIÈME CHANT
Je parlais encore au jeune Aristée de mes tendres amours, ils toi firent soupirer les siens, je soulageai son cœur, en le priant de me les raconter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierai rien; car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler.
Dans tout ce récit vous ne trouverez rien que de très-simple : mes aventures ne sont q«e les sentiments d'un coBur tendre, que mes plaisirs, que mes peines; et comme mon amour pour Camille fiiH le bonheur, il fait aussi toute l'histoire de ma vie.
Camille est fille d'un des principaux habitants de Gnide; elle est belle; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les cœurs : les femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille; les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.
Elle a une taille charmante, un ahr noble, mais modeste, des yeux vifs et tout prêts à être teadres, des traits faits exprès l'un pour l'autre, des charmes invisibiement assortis pour la tyrannnie des cœurs.
Camille ne cherche point à se parer, mais die est mieux parée que les autres fenunes.
Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si voua voulez, elle pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.
Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu*elk ne parle pas le langageducœur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicité : vous trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères, si fines, si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.
Avec tout cela Camille m'aime : elle est ravio quand elle me voit, die est fâchée quand je la quitte; et comme si je pouvais vivre sans elle, die me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle me croit ; je lui dis que je Fadore elle le sait; mais elle est ravie comme si die
LE TEMPLE US GNIBE
ne le M^ait pat. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de flM rk^ elle me dit que je fois le bonheur de la fieane. Enfin die m*aiaie tant, qu'elle me ferait presque croire que je suis digne de son aoMMir.
n y atait un mois que je voyais Camille sans oser lui dk« que je Taimais, et sans oser presque me le diraà moi-fliéme : plus je la trouyais aimable , moins j'espérais d'être celui qui la rendrait sensible. Camille, tes charmes me touchaient ; mais ils me dinient que je ne te méritais pas.
Je dierdiais partout à t'oublier ; je voulais effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux! je n'ai pu y réussir : cette image y est restée, et elle y vivra toujours.
Je dis à Camille : Taimais le bruit du monde , et je cherche la solitude; j'avais des vues d'ambition, et je ne désire plus que ta présence ; je voulais errer sous des climats reculés , et mon cœur n'est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n'est point toi s'est évanoui de devant mes }*eux.
Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis si charmé de Fentendre , que je feins quelquefois de ne la pas croire, pour qu'elle touche encore mon cœur ; bientdt règne entre nous ce doux silence, qui est le phK doux langage des amants.
Quand j'ai été absent de Camille, je veux lui rendre eomple de ce que j'ai pu voir ou entendre. De quoi ■l'eotretlens-tu? me dit-elle; parle-moi de nos amours ; ou , si tu n'as rien pensé , si tu n'as rien à se dire , cmel , laisse-moi parler.
Qodqaefois die me dit en m'embrassant : Tu es triste, fl est vrai , lui dis-je ; mais la tristesse des amants est délicieuse; je sens couler mes larmes , et je ne sais pourquoi , cartu m'aimes; je n'ai point de ssjet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis; laisse-moi soiqûrer en même temps mes peines et mes plaisirs.
Dans les truisports de l'araoïir, mon âme est trop agitée; elle est entraînée vers son bonheur sans CQ jouir : au lieu qu'à présent je godte ma tristesae même. N'essuie point mes larmes : qu'importe qoe je pleure, puisque je suis heureux ?
Qodqaefois Camille me dit : Aime-moi. Oui, je f aime. Mais comment m'ahnes4u .' H^as ! lui dis-je, je f aime eemme je t'aimais : car je ne puis compter fanoor que j'ai pour toi qu'à oehii que j'ai en pour toinnême.
renieiids lou^ Camille par tous ceux qui la con-
naissent : ces louanges me touchent comme si elles m'étaient personndies, et j'en suis phis flatté qu'ellemême.
Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit que je suis enchanté de ses moindres
paroles; mais j'aimerais encore mieux qu'elle ne dît rien.
Quand elle foit des amitiés à quelqu'un , je voudrais être celui à qui elle foit des amitiés, quand , tout à coup , je fais réflexion que je ne serais point aimé d'elle.
Prends garde, Camille, aux impostures des amants. Ils te diront qu'ils t'aiment, et ils diront vrai : ils te diront qu'ils t'aiment autant que moi : mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.
Quand je l'aperçois de loin , mon esprit s'égare ; elle approche, et mon cœur s'agite; j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon ftme veut me quitter, que cette âme est à Camille, et qu'elle va l'animer.
Quelquefois je veux lui dérober une foveur; elle me la refuse, et dans un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice : combattue par sa pudeur et son amour, elle voudrait me tout refuser, elle voudrait pouvoir me tout accorder.
Elle me dit : Ne vous suffit-Il pas que je vous aime? que pouvez-vous désirer après mon cœur? Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi une faute que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.
Camille , si je cesse un jour de t'aimer, puisse la Parque se tromper, et prendre ce jour pour le dernier de mes jours ! puisse-t-elle effocer le reste d'une vie que je trouverais déplorable quand je me souviendrais des plaisirs que j'ai eus en aimant!
Aristée soupira , et se tut : et je vis bien qu'il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.