‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 105 sur 1093 · CLITANDRE, ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

CLITANDRE, ACTE V, SCÈNE IV

Approche, scélérat! Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage ; Attaque le plus fort un rival plus heureux ; Et présumant encor cet exploit dangereux , A force de présents et d'infâmes pratiques , D'un autre cavalier corrompt les domestiques , Prend d'un autre le nom , et contrefait son seing , Afin qu'exécutant son perfide dessein , Sur un homme innocent tombent les conjectures ? Parle , parle , confesse , et préviens les tortures.

PYMANTE

Sire, écoutez-en donc la pure vérité.

Votre seule faveur a fait ma lâcheté ,

Tous, dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte.

L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ;

Mais recherchant la mort de qui vous est si cher, Pour en avoir le fruit il me fallait cacher; Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

ALCANDBE.

Tu dois aller plus outre , et m'imputer encor L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor : Car je ne touche point à Dorise outragée ; Chacun , en te voyant , la voit assez vengée , Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité.

PYMANTE

Un crime attire l'autre , et , de peur d'un supplice ,

On tâche , en étouffant ce qu'on en voit d'indice,

De paraître innocent à force de forfaits.

Je ne suis criminel sinon manque d'effets ;

Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente ,

Vous pleureriez le prince , et souffririez Pymante.

Mais que tardez-vous plus.' j'ai tout dit : punissez.

ALCANDRE

Est-ce là le regret de tes crimes passés.' Otez-le-moi d'ici ; je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de compte : Dites à mon conseil que pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnaître L'amour que vers son prince il aura fait paraître Viens çà, toi, maintenant, monstre decruauté. Qui joins l'assassinat à la déloyauté , Détestable Alecton , que la reine déçue Avait naguère au rang de sa fille reçue ! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer ?

DORISE

L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure , Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein : Je le cachai dès lors.

FLORIDAN

Il est tout manifeste Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme , et Daphné sans amant. I\Iais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, Que la raison , qu'aveugle un plein emportement. Laisse notre conduite à son dérèglement ; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

ALCANDBE.

De si faibles raisons mon esprit ne s'abuse.

FLORIDAN

Seigneur, quoi qu'il en soit , un fils qu'elle vous rend , Sous votre bon plaisir, sa défense entreprend ; Innocente ou coupable , elle assura ma vie.

ALCANDRE

Ma justice en ce cas la donne à ton envie ; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvait t'accorder. I^e pardon t'est acquis : relève-toi , Dorise , Et va dire partout , en liberté remise , Que le prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE

Après une bonté tellement excessive , Puisque votre clémence ordonne que je vive , Permettez désormais, sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains ; Souffrez que pour pleurer mes actions brutales , Je fasse ma retraite avecque les vestales , Et qu'une criminelle indigne d'être au jour Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN

Te bannir de la cour après m'être obligée , Ce serait trop montrer ma faveur négligée.

DORISE

N'arrêtez point au monde un objet odieux ,

De qui chacun , d'horreur, détournerait les yeux.

FLORIDAN

Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, ]Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations.

Outre l'attrait puissant de tes perfections, Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir Du côté que ton prince a voulu te choisir; Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise.

CLITANDRE

Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.

FLORIDAN

Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si i)eau sujet d'autant mieux adressées, Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.

Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.

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