‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1054 sur 1093 · PERTHARITE, ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

PERTHARITE, ACTE I, SCENE I

Et n'en accusez ])lus que votre Pertharite. Son ambition seule....

BODEUNDE.

Unulplie, oubliez-vous Que vous parlez à moi , qu'il était mon époux ?

UNL'LPHE.

ISon : mais vous oubliez que , bien que la naissance

Donnât à son aîné la suprême puissance,

Il osa toutefois partager avec lui

Un sceptre dont son bras devait être l'appui ;

Qu'on vit alors deux rois en votre Lombardie,

Pertharite à IMilan , Gundebert à Pavie ,

Dont ce dernier, piqué par un tel attentat.

Voulut entre ses mains réunir son État,

Et ne put voir longtemps en celles de son frère'...

RODELINDE.

Dites qu'il fut rebelle aux ordres de son père.

Le roi , qui connaissaitcequ'ilsvalaienttousdeux, JMouraiit entre leurs bras , fît ce partage entre eux : Il vit en Pertharite une âme trop royale Pour ne lui pas laisser une fortune égale ; Et vit en Gundeljert un cœur assez abject Pour ne mériter pas son frère pour sujet. Ce n'est pas attenter aux droits d'une couronne Qu'en conserver la part qu'un père nous en donne ; De son dernier vouloir c'est se faire des lois , Honorer sa mémoire , et défendre son choix.

UNULPHE.

Puisque vous le voulez , j'excuse son courage ; Mais condamnez du moins l'auteur de ce partage, Dont l'amour indiscret pour des lils généreux , I ,es faisant tous deux rois , les a perdus tous deux. Ce mauvais politique avait dû reconnaître Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître , Que les rois n'ont qu'un trône et qu'une majesté , Que leurs enfants entre eux n'ont point d'égalité, Et qu'enfin la naissance a son ordre infaillible Qui fait de leur couronne un point indivisible.

' Cette exposition est Irès-obscure : un Umilphe, un fiuiifieberl, un (jriinoald, annoncent d'ailleurs une tragédie liien lombarde. C'est une grande erreur de croire que tous ces noms barbares de (jotbs , de Lombards , de Francs , puissent faire sur la scène le même effet qu'Achille , Ipliigénie , Andronia(iue, Electre, Oresle, Pyrrhus. Boileau se moque, avec raison, de celui qiti, pour son héros, va choisir Childebrand. Les Italiens eurent grande raison , et montrèrent le bon goût (jui les anima longtemps, lorsqu'ils tirent renaître la tragédie au comniuncement du seizième siècle; ils prirent presque tous les sujets de leurs tragédies chez les Grecs, il ne faut pas croire qu'un meurtre commis dans la rueTiqueloiuie ou dans la rue Barbette, que des intrigues politiques de quelques bourgeois de Paris, qu'un prévôt des marchands nommé Marcel, que les sieurs Aubert et Fauconnau , puissent, jamais remplacer les héros de l'antiquité. Nous n'en dirons pas plus sur celle pièce : voyez seulement les endroits où Racine a faille en diamunis i lillants les cailloux bruts de Corneille. ( V. )

RODELINDE.

Et toutefois le ciel par les événements

Fit voir qu'il approuvait ses justes sentiments.

Du jaloux Gundebert l'ambitieuse haine Fondant sur Pertharite y trouva tôt sa peine. Une bataille entre eux vidait leur différent ; Il en sortit défait , il en sortit mourant : Son trépas nous laissait toute la Lombardie, Dont il nous enviait une faible partie ; Et j'ai versé des pleurs , qui n'auraient pas coulé , Si votre Griinoald ne s'en fut point mêlé. Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante Rendit après sa mort sa haine triomphante : Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi , Nous changeâmes de sort en changeant d'ennemi ; Et , le voyant régner oii régnaient les deux frères , Jugez à qui je puis imputer nos misères.

UNULPHE.

Excusez un amour que vos yeux ont éteint : Son cœur pour Éduige en était lors atteint; Et , pour gagner la sœur à ses désirs trop chère , Il fallut épouser les passions du frère. Il arma ses sujets , plus pour la conquérir, Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir.

Alors qu'il arriva, Gundebert rendait l'âme, Et sut en ce moment abuser de sa flamme. « Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours, « Vous n'avez pas en vain amené du secours; o l\la mort vous va laisser ma sœur et ma querelle ; « Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle. » Il la proclame reine ; et sans retardement Les chefs et les soldats ayant prêté serment , Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même : « Pour montrer à tous deux à quel point je vous aime, « Je vous donne , dit-il , Grimoald pour époux ; » Mais à condition qu'il soit digne de vous; [ri le, « Et vous ne croirez point , ma sœur, qu'il vous mé- « Qu'il n'ait vengé ma mort , et détruit Pertharite , « Qu'il n'ait conquis Milan , qu'il n'y donne la loi. « A la main d'une reine il faut celle d'un roi. » Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent, Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent. Non que souvent mon prince , impatient amant , N'ait voulu prévenir l'effet de son serment : IMais contre son amour la princesse obstinée A toujours opposé la parole donnée; Si bien que ne voyant autre espoir de guérir. Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir.

Enfin, après deux ans. Milan par sa conquête Lui donnait Éduige en couronnant sa tête, Si ce même Milan dont elle était le prix N'etlt fait perdre à ses yeux ce qu'ils avaient conquis. Avec un autre sort il prit un cœ'ur tout autre ; Vous fOtes sa captive , et le fîtes le vôtre ;

Page 1