‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1056 sur 1093 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

RODELINDE, ÉDUIGE, UNULPHE.

ÉDUIGE.

Madame , si j'étais d'un naturel jaloux,

Je m'inquiéterais de le voir avec vous ,

Je m'imaginerais, ce qui pourrait bien être.

Que ce fidèle agent vous parle pour son maître :

ftlais comme mon esprit n'est pas si peu discret

Qu'il vous veuille envier la douceur du secret,

De cette opinion j'aime mieux me défendre,

Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre ,

La régler par votre ordre , et croire avec respect

Tout ce qu'il vous plaira d'un entretien suspect.

KODELINDE.

Le secret n'est pas grand qu'aisément on devine , Et l'on peut croire alors tout ce qu'on s'imagine. Oui , madame, son maître a de fort mauvais yeux ; Et , s'il m'en pouvait croire , il en userait mieux.

ÉDUIGE.

Il a beau s'éblouir alors qu'il vous regarde,

Il vous échappera si vous n'y prenez garde.

Il lui faut obéir, tout amoureux qu'il est ,

Et vouloir ce qu'il veut, quand et comme il lui plaît.

RODELINDE.

Avez-vous reconnu par votre expérience Qu'il faille déférer à son impatience.'

ÉDUIGE.

Vous ne savez que trop ce que c'est que sa foi.

KODELINDE.

Autre est celle d'un comte , autre celle d'un roi ; Et, comme un nouveau rang forme une âme nouvelle, D'un comte déloyal il fait un roi fidèle.

ÉDUIGE.

Mais quelquefois, madame, avec facilité On croit des maris morts qui sont pleins de santé; Et, lorsqu'on se prépare aux seconds hyménées, On voit par leur retour des veuves étonnées.

BODELINDE.

Qu'avez-vous vu, madame, ou que vous a-t-on dit?

EDUIGE.

Ce mot un peu trop tôt vous alarme l'esprit. Je ne vous parle pas de votre Pertharite : Mais il se pourra faire enfin qu'il ressuscite, Qu'il rende cà vos désirs leur juste possesseur; Et c'est dont je vous donne avis en bonne sœur.

BODELINDE.

N'abusez point d'un nom que votre orgueil rejette. Si vous étiez ma sœur, vous seriez ma sujette; Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang , Et la nature cède à la splendeur du rang.

ÉDUIGE.

La nouvelle vous fâche , et du moins importune L'espoir déjà formé d'une bonne fortune. Consolez-vous, madame , il peut n'en être rien; Et souvent on nous dit ce qu'on ne sait pas bien.

BODELINDE.

Il sait mal ce qu'il dit , quiconque vous fait croire Qu'aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire. Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner; Mais toutes ses vertus me le font dédaigner. Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé ; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tête ; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

ÉDUIGE.

Cette haine qu'en vous sa vertu même excite Est fort ingénieuse à voir tout son mérite; Et qui nous parle ainsi d'un objet odieux En dirait bien du mal s'il plaisait à ses yeux.

BODELINDE.

Qui hait brutalement permet tout à sa haine; Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne ; Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits : Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais; C'est sa raison qui hait, qui , toujours équitable , Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable, Et verrait en l'aimé ce qu'il y faut blâmer, Si ce même devoir lui commandait d'aimer.

ÉDUIGE.

Vous en savez beaucoup.

BODELINDE.

Je sais comme il faut vivre.

ÉDUIGE.

Vous êtes donc, madame, ungrandexempleàsuivre.

BODELINDE.

Pour vivre l'âme saine on n'a qu'à m'imiter.

FJ)UIGE.

Et qui veut vivre aimé n'a qu'à vous en couler?

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