PERTHARITE, ACTE I, SCENE IV
RODELINDE.
J'aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice ; S'il me fait quelque outrage , il m'en fait bien justice.
ÉDUIGE.
Quoi ! vous refuseriez Grimoald pour époux?
BODELINDE.
Si je veux l'accepter, m'en empêcherez-vous? Ce qui jusqu'à présent vous donne tant d'alarmes , Sitôt qu'il me plaira , vous coûtera des larmes ; Et, quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi , Je n'ai qu'à dire un mot pour vous faire la loi. N'aspirez point, madame, oij je voudrai prétendre; Tout son cœur est à moi , si je daigne le prendre : Consolez-vous pourtant , il m'en fait l'offre en vain ; Je veux bien sa couronne , et ne veux point sa main.
Faites , si vous pouvez , revivre Pertharite , Pour l'opposer aux feux dont votre amour s'irrite. Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit , Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit ; J'aiderai votre feinte , et ferai mon possible Pour tromper avec vous ce monarque invincible , Pour renvoyer chez vous les vœux qu'on vient m'offr ir. Et n'avoir plus chez moi d'importuns à souffrir.
ÉDUIGE.
Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse , De son effet sans doute aurait peu d'allégresse , Et , loin d'aider la feinte avec sincérité, Pourrait fermer les yeux même à la vérité.
RODELINDE.
Après m'avoir fait perdre époux et diadème , C'est trop que d'attenter jusqu'à ma gloire in^me , Qu'ajouter l'infamie à de si rudes coups. Connaissez-moi , madame , et désabusez-vous. Je ne vous cèle point qu'ayant l'âme royale , L'amour du sceptre encor me fait votre rivale , Et que je ne puis voir d'un cœur lâche et soumis La sœur de mon époux déshériter mon fils. ]Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose A les vouloir finir m'unissant à leur cause , A remonter au trône où vont tous mes désirs , En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs ! Non , non , vous présumez en vain que je m'apprête A faire de ma main sa dernière conquête; Unulphe peut vous dire en fidèle témoin Combien à me gagner il perd d'art et de soin. Si , malgré la parole et donnée et reçue , Il cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue. Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés Lui rendent les mépris que vous en recevez.