PERTHARITE, ACTE III, SCÈNE III
IMiiis je veux qu'il te donne inio marque infaillible Que l'intérêt d'un fils ne me rend point sensible , Que je veux être à toi sans le considérer, Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer.
GRIMOALD
Madame , achevez donc de m'accabler de joie. Par quels heureux moyens faut-il que je vous croie .^ Expliquez-vous , de grâce, et j'atteste les cieux Que tout suivra sur l'heure un bien si précieux.
BODELIADE.
Après un tel serment j'obéis et m'explique. Je veux donc d'un tyran un acte tyrannique; Puisqu'il en veut le nom , qu'il le soit tout à fait; Que toute sa vertu meure en un grand forfait, Qu'il renonce à jamais aux glorieuses marques Qui le mettaient au rang des plus dignes monarques ; Kt pour le voir méchant, Ifiche, impie, inhumain, Je veux voir ce (ils même immolé de sa main.
GRIMOALD
Juste ciel!
BODELINDE.
Que veux-tu pour marque plus certaine Que l'intcrct d'un fils n'amollit point ma haine , Que je me donne à toi sans le considérer. Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer? Tu trembles! tu pâlis! il semble que tu n'oses Toi-même exécuter ce que tu me proposes ! S'il te faut du secours , je n'y recule pas , Et veux bien te prêter l'exemple de mon bras. Fais , fais venir ce fils , qu'avec toi je l'immole. Dégage ton serment , je tiendrai ma parole. Il faut bien que le crime unisse à l'avenir Ce que trop de vertus empêchait de s'unir. Qui tranche du tyran doit se résoudre à l'être. Pour remplir ce grand nom as-tu besoin d'un maître ? Et faut-il qu'une mère , aux dépens de son sang , T'apprenne à mériter cet effroyable rang ? IS'en souffre pas la honte , et prends toute la gloire Quecetillustreeffort attache à ta mémoire. Fais voir à tes fiatteurs , qui te font trop oser, Que tu sais mieux que moi l'art de tyranniser; l't, par une action aux seuls tjTans permise, Deviens le vrai tyran de qui te tyrannise. A ce prix je me donne , à ce prix je me rends ; Ou , si tu l'aimes mieux , à ce prix je me vends , Et consens à ce prix que ton amour m'obtienne, Puisqu'il souille ta gloire aussi bien que la mienne.
OIUMOALD.
Garibalde , est-ce là ce que tu m'avais dit.?
GAniBALJ)E.
Avec votre jalouse elle a changé d'esprit; Et je l'avais laissée à l'hymen toute prête, Sans que son déplaisir menaçât que ma tête. Slais ces fureurs enfin ne sont qu'illusion ,
GOl Pour vous donner, seigneur, quelque confusion ; Ne vous étonnez point, vous l'en verrez dédire.
GRIMOALD
Vous l'ordonnez , madame , et je dois y souscrire . J'en ferai ma victime , et ne suis point jaloux De vous voir sur ce fils porter les premiers coups. Quelque honneur qui par là s'attache à ma mémoire , Je veux bien avec vous en partager la gloire , Et que tout l'avenir ait de quoi nvaccuser D'avoir appris de vous l'art de tyranniser.
Vous devriez pourtant régler mieux ce courage , N'en pousser pointl'effortjusqu'auxbords delà rage , Ne lui permettre rien qui sentît la fureur, Et le faire admirer sans en donner d'horreur. Faire la furieuse et la désespérée , Paraître avec éclat mère dénaturée , Sortir hors de vous-même, et montrer à grand bruit A quelle extrémité mon amour vous réduit , C'est mettre avec trop d'art la douleur en parade; Qui fait le plus de bruit n'est pas le plus malade : Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants; Et l'on sait qu'un grand cœur se possède en tout temps . Vous le savez , madame, et que les grandes âmes Ne s'abaissent jamais aux faiblesses des femmes, Ne s'aveuglent jamais ainsi hors de saison ; Que leur désespoir même agit avec raison , Et que...
BODELINDE.
C'en est assez : sois-moi juge équitable, Et dis-moi si le mien agit en raisonnable , Si je parle en aveugle , ou si j'ai de bons yeux.
Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux , Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne , Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne ! Quand j'aurai satisfait tes vœux désespérés, Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés? Cet ' offre , ou , si tu veux , ce don du diadème N'est, à le bien norauicr, qu'un faible stratagème. Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur. C'est quitter pour ce nomcelui d'usurpateur; C'est choisir pour régner un favorable titre; C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre , Et mettre sur le trône un fantôme pour roi , Jusques au prejuier fils qui te naîtra de moi , Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le tenips arrivé De remettre en ses mains la puissance effeclive. Qui veut bien l'immoler à son affection L'immolerait sans peine à son ambition.
On se lasse bientôt de l'amour d'une fcnmie ; Mais la soif de régner règne toujours sur l'Ame; Et, comme la grandeur a d'éternels appas, L'Italie est sujette à de soudains trépas.
Le Rcnre du mol "Jfri: ('Uni l'iicore, iaccrtain.
Il est (les moyens suiirds pour lever un obstacle, Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle : Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs , Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs. La porte à ma vengeance en serait moins ouverte : Te perdrais avec lui tout le fruit de sa perte. Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard; Que sa mort soit un crime , et non pas un hasard ; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime , Me demande à toute heure une grande victime ; Que ce jeune monarque, immolé de ta main , Te rende abominable à tout le genre humain ; Qu'il t'excite partout des haines immortelles ; Que de tous tes sujets il fasse des rebelles. Je t'épouserai lors , et m'y viens d'obliger, Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger, Pour moins perdre de vœux contre ta barbarie , Pour être à tous moments maîtresse de ta vie , Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur. Et mieux choisir la place à te percer le cœur.
Voilà mon désespoir, voilà ses justes causes : A ces conditions prends ma main si tu l'oses.
GRIMOALD
Oui , je la prends , madame , et veux auparavant. . .