‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 109 sur 1093 · ALCIDON, LA NOURRICE · texte numérisé non relu

ALCIDON, LA NOURRICE

ALCIDON , seul.

Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence? Simple, apprends que ta sœur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi ; Qu'Alcidon feint pour elle , et brûle pour Clarice. Ton agenteest à moi. N'est-il pas vrai, nourrice?

LA NOURRICE

Tu le peux bien jurer.

ALCIDON

Et notre ami rival ?

Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON

Tu lui promets pourtant ?

LA NOURRICE

C'est par où je l'amuse , Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse,

ALCIDON

Je viens de le quitter.

LA NOURRICE

Eh bien ! que t'a-t-il dit?

ALCIDON

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit , Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'Ame de Clarice.

LA NOURRICE

Moindre qu'il ne présume. Et toi ?

ALCIDON

Je r.ai poussA A s'enhardir un peu plus que par le passé ,

Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOUBRICE.

Pourquoi ?

Pour deux raisons : l'une , qu'il me propose Ce qii'il a dans le cœur beaucoup plus librement; L'autre, que ta maîtresse, après ce compliment. Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

LA NOURKICE.

Ne l'enhardis pas tant ; j'aurais peur, au contraire, Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît : Car enfin ce rival est bien dans son esprit. Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Kotre adresse sous main ne le mette en disgrâce.

ALCIDON

Et lors?

LA NOURBICE.

Je te réponds de ce que tu chéris.

Cependant continue à caresser Doris ; Que son frère , ébloui par cette accorte feinte , De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte.

ALCIDON

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon N'ont jamais rien d'égal à celui d'Alcidon : ']'ii rirais trop de voir comme je la cajole.

LA NOUBBICE.

Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole?

ALCIDON

Cette jeune étourdie est si folle de moi. Qu'elle prend chaque mot pour article de foi ; Et son frère , pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage. Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours : Mais quand il en vient là , je sais bien mes détours ; Tantôt , vu l'amitié qui tous deux nous assemble , J'attendrai son hymen pour être heureux ensemljle ; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement ; Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURBICE.

Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle. S'il avait découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je joûrai le mien.

ALCIDON

Nourrice , ce n'est pas ainsi qu'on se sépare.

LA NOUBBICE.

Monsieur, vous méjugez d'un naturel avare.

ALCIDON

Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

LA NOUBRICE.

Ce sei'a donc pour vous plus que pour votre argent.

LA VEUVE, ACTE I, SCÈNE lU.

Page 1