EXAMEN DE PERTHARITE
Le succès de celle tragédie a été si malheureux , que , [)our ui'épaiguer le chajjrin de lu'en souvenii-, je n'en dirai presque rieu. Le sujet est écrit par l'aul Diacre, aux quatiième et cinquième livres des Gestes des Lombards ; et , depuis lui, par Erycius Puteanus, au second livre de sou Histoire des Invasions de l'Italie par les Barbares. Ce qui l'a fait avorter au théâtre a été Févénement extraordinaire qui me l'avail fait choisir : on n'y a pu supixHtcr qu'un roi dépouillé de son royaume , après avoir fait tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces cl sans amis, en cède à sou vainqueur les dioits inutiles, afin de retirer sa femme prisonnière de ses mains ; tant les verUis de bon mari sont peu à la mode ! On n'y a pas aimé la surprise avec laquelle Pertiiarite se présente au troisième acte , quoique le bruit de son retour soit épandu dès le premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Eduige , sitôt qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avait cru mort jusque-là, le inctlaii dans l'impossibilité de réussir auprès de Rodelinde. J'ai paiié ailleurs de rinégalilé lie l'emploi des personnages, qui donne à Piodclinde le premier rang dans les trois premiers actes , et la réduit au second ou au troisième dans les deux derniers. J'ajoute ici , malgré sa disgrâce , que les senlmicnts en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon dont le sujet s'explique dans la première scène ne manque pas d'artifice.
pour que les Français, qui ne jugent des arts que par comparaison , sentissent combien la plupart des airs détachés et des symphonies de Lulli ont de faiblesse. Ce serait à regret quej'imprimerais la pièce de Pertharite , si je ne croyais y avoir découvert' le germe de la belle tragédie d\4iidromaque. Serait-il possible que ce Pertharite fut en quelque façon le père de la tragédie pathétique, élégante et forte (TJndroDiafiue.^inevA' admirable, à quelques scènes de coquetterie près, dont le vice même est déguisé par le charme d'une poésie parfaite et par l'usage le plus heureux qu'on ait jamais tait de la langue française. L'excellent Racine donna son Andromaque en ICG.**, neuf"* ans après Pertharite. Le lecteur peut consulter le commentaire qu'on trouvera dans le second acte ; il y trouvera toute la disposition de la tragédie <y Andromaque , et même la plupart des sentiments que Racine a mis en oeuvre avec tant de supériorité : il verra comment d'un sujet manqué , et qui parait trèsmauvais , on peut tirer les plus grandes beautés , quand on sait les mettre à leur place. (V. )
* L'ahlié Desfonfaincs avait déjà fait cette remarque en ITÎfi ** l'crtharite fut représenté pour la première fois en 1653 ; et non en ICSg , comme l'a cru Voltaire.