CHRYSANTE , CLARICE , PHILISTE , CÉLIDAN, DORIS
CHRYSANTE , à PhUîste.
Eli bien ! rebelle , enfln sortiras-tu d'erreur ?
CÉLIDAN, à Philiste.
Puisque son désespoir vous découvre un mystère Que ma discrétion vous avait voulu taire, C'est à moi de montrer quel était mon dessein. Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main. La peur que j'eus alors qu'après ma résistance Il ne trouvât ailleurs trop fidèle assistance...
PHILISTE , à Célidan.
Quittons là ce discours, puisqu'on cette action La fin m'éclaircit trop de ton intention , Et ta sincérité se fait assez connaître. Je m'obstinais tantôt dans le parti d'un traître ; Mais au lieu d'affaiblir vers toi mon amitié, Un tel aveuglement te doit faire pitié. Plains-moi , plains mon malheur , plains mon trop de Qu'un ami déloyal a tellement surprise ; [franchise , Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus Que j'ai voulu te faire un injuste refus. Fais , malgré mon erreur, que ton feu persévère ; Ne punis point la sœur de la faute du frère ; Et reçois de ma main celle que ton désir, Avant mon imprudence , avait daigné choisir.
CLABiCE, à Célidan.
Une pareille erreur me rend toute confuse : ISIais ici mon amour me servira d'excuse ; 11 serre nos esprits d'un trop étroit lien Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.
CÉLIDAN
Si vous croyez encor que cette erreur me touche, Un mot me satisfait de cette belle bouche; Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer, Quand on n'a pu servir , et qu'on n'a fait qu'aimer.^
DORIS
Réunir les esprits d'une mère et d'un frère.
Du choix qu'ils m'avaient fait avoir su me défaire,
M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon,
Et d'un cœur généreux me faire l'heureux don,
C'est avoir su me rendre un assez grand service
l'our espérer beaucoup avec quelque justice.
Kl, puisqu'on me l'ordonne , on peut vous assurer
Qu'alors que j'obéis , c'est sans en murmurer.
CÉLIDAN
A ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie, Et s'ouvTe tout entier à l'excès de ma joie.
CHRYSANTE
Que la mienne est extrême ! et que sur mes vieux ans Le favorable ciel me fait de doux présents !
Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange ! Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange! Puisse-t-eile, pour comble, accorder à mes vœux Qu'une éternelle paix suive de si beaux nœuds , Et rendre , par les fruits de ce double hyménée , Ma dernière vieillesse à jamais fortunée!
CLARICE , à Chrysante.
Cependant pour ce soir ne me refusez pas L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas , Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare , Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare.
CHRYSANTE, o Clurice.
Nous éloigner de vous avant ce doux moment , Ce serait me priver de tout contentement.
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EXAMEN DE LA VEUVE
Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu , et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique; avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cliloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux proportionnés par cinq jours consécutifs. C'était un tempérament que je croyais lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avait aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de dmque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Piiilisle quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paraît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième : Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château , où il la croit encore prisonnière , et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oserait voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. 11 ne pouvait être qu'environ midi quand il en a formé le dessein , puisque Célidan venait de ramener Clarice ( c« que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressait de lui rendre ce service en faveur de son amant ) ; et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité l)our cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourrait y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Méli te, c'estqu'il n'y a point de liaisons de scènes, et par conséquent point do continuité d'acliou. Ainsi, on pourrait dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une
EXAMEN DE LA VEUVE
après l'atilre ne s'enlre-suivent pas immédiatemenl , et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles Sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit.
Cette comédie peut faire connaître l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les à parte. Elle m'en donnait de belles occasions , m'étant proposé d'y peindre un amour récii)roque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d^amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés , par des considérations particulières , de s'en rendre des témoignages mutuels. C'était un beau jeu pour ces discours .à part, si fréquents cliez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que, sans emprunter ce secours , l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces à parte , et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur
très-vive qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle ait lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe celle vieille, et lui arrache l'aveu d'ime fourbe où on le voulait prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième : mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez^ d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affoire d'eux; et d'ailleurs, Claricc y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.
Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semé, qui ne sont , à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrigue y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Éraste de la sienne.
FliN DE L\ VEUVE,
LA GALERIE DU PALAIS