‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 17 sur 1093 · ÉRASTE, MÉLITE · texte numérisé non relu

ÉRASTE, MÉLITE

ÉBASTE.

Quoi ! seule et sans Tircis ! vraiment c'est un prodige ; Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion De vous conter l'excès de son affection.

MÉLITE

Vous savez que son âme en est fort dépourvue.

ERASTE

Toutefois , ce dit-on , depuis qu'il vous a vue , Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisir qu'à vous entretenir.

MÉLITE

Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice. L'amour ainsi qu'à lui me paraît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.

ÉBASTE.

Dites : à n'aimer rien que la belle Mélite.

MÉLITE

Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite.

ÉRASTE

En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu.?

CORNEIl.r.i;. — TOME I.

MELITE

Un peu plus que pour vous.

ÉB/STE.

De vrai , jai reconnu , Vous ayant pu servir deux ans , et davantage , Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.

MÉLITE

Encor si peu que c'est vous étant refusé , Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

ÉRASTE

Vos mépris ne sont pas de grande conséquence , Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyait, je m'étais bien douté Que je ne serais plus que fort mal écouté.

MÉLITE

Sans que mes actions de plus près j'examine,

A la meilleure humeur je fais meilleure mine;

Et s'il m'osait tenir de semblables discours ,

Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.

Si chaque objet nouveau de même vous engage , Il changera bientôt d'humeur et de langage. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu , Qu'aurait-il à se plaindre , étant si bien reçu?

MÉLITE

Éraste , voyez-vous , trêve de jalousie ;

Purgez votre cerveau de cette frénésie :

Laissez en liberté mes inclinations.

Qui vous a fait censeur de mes affections ?

Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre compte?

ÉRASTE

Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte De ce qu'on dit partout du trop de privauté Que déjà vous souffrez à sa témérité.

MÉLITE

Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

ÉBASTE.

Le moyen , sans regret , de vous voir si farouche , Aux légitimes vœux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur?

MÉLITE

Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu. Souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.

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