‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 172 sur 1093 · LYS ANDRE, DORIMANT, LE LIBRAIRE, LE MERCIER · texte numérisé non relu

LYS ANDRE, DORIMANT, LE LIBRAIRE, LE MERCIER

LYSANDBE-

Je te prends sur le livre.

DORIMANT.

Eh bien , qu'en veux-tu dire?

Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire, Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir.

LYSANDRE

Y trouves-tu toujours une heure de plaisir? Beaucoup font bien des vers , et peu la comédie.

DORIMANT.

Ton goilt, je m'en assure , est pour la Normandie ».

• Il s'agit ici de la grand'salle, nppdtie niijourd'lmi snlle des Pas perclus, par allu-sion sans doute aux dénvirchcs des plaideur!;.

' Olie prédilecllon de Dorimanl pour In Normandie peut

LYS ANDRE

Sans rien spécifier, peu méritent le voir ; Souvent leur entreprise excède leur pouvoir \ Et tel parle d'amour sans aucune pratique.

DORIMANT.

On n'y sait guère alors que la vieille rubrique : Faute de le connaître, on l'habille en fureur; Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur. Lui seul de ses effets a droit de nous instruire; Notre plume à lui seul doit se laisser conduire : Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait; Un bon poète ne vient que d'un amant parfait.

LYSANDRE

Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtres- Tant de sortes d'appas, de doux saisissements , [ses. D'agréables langueurs et de ravissements , Jusques où d'un bel œil peut s'étendre l'empire. Et mille autres secrets que l'on ne saurait dire, Quoi que tous nosrimeurs en mettent par écrit, Ne se surent jamais par un effort d'esprit ; Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites Qui traitassent l'amour à la façon des poètes : C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet; ïl y faut bien louer la beauté qu'on adore , Sans mépriser Vénus , sans médire de Flore , Sans que l'éclat des lis , des roses , d'un beau jour, Ait rien à démêler avecque notre amour. O pauvre comédie , objet de tant de veines. Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines, On te tire souvent sur un original A qui , pour dire vrai , tu ressembles fort mal !

DORIMANT.

Laissons la muse en paix , de grâce; à la pareille, Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille Si , comme avec bon droit on perd bien un procès , Souvent un bon ouvrage a de faibles succès. Le jugement de l'homme, ou plutôt son caprice, Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice : J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état ; Leurs fautes , tout au pis , ne sont pas coups d'État , La plus grande est toujours de peu de conséquenee.

LE LIBRAIRE

Vous plairait-il de voir des pièces d'éloquence? LYSANDRE , ayant regardé te titre d'un livre que le libraire lui présente.

J'en lus hier la moitié; mais son vol est si haut. Que presque à tous moments je me trouve en défaut.

DORIMANT.

Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie.

s\xi)li(|UPraulreni(nt que par celle de Corneille. Cette provinu'; avjiil di'ji» donné naissajice à Berlaul et à Malherbe.

DOBIMANT.

Je ne saurais encor te suivre si tu sors : Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante.

LYSANDRE

Qui te relient ici?

DORIMANT.

L'histoire en est plaisante :

Tantôt , comme j'étais sur le livre occupé, Tout proche on est venu choisir du point-coupé.

LYSANDKE.

Qui?

DORIMANT.

C'est la question ; mais s'il faut s'en remettre A ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre , Je n'ai rien vu d'égal : mon Cléante la suit. Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit , Qu'il n'en sache le nom , le rang et la demeure.

LYSANDRE

Ami , le cœur t'en dit.

DORIMANT.

Nullement , ou je meure ; Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, J'ai voulu contenter ma curiosité.

LYSANDRE

Ta curiosité deviendra bientôt flamme;

C'est par là que l'amour se glisse dans une âme.

A la première vue, un objet qui nous plaît N'inspire qu'un désir de savoir qiiel il est ; On en veut aussitôt apprendre davantage , Voir si son entretien répond à son visage, S'il est civil ou rude , importun ou charmeur. Éprouver son esprit, connaître son humeur : De là cet examen se tourne en complaisance; On cherche si souvent le bien de sa présence , Qu'on en fait habitude , et qu'au point d'en sortir Quelque regret commence à se faire sentir : On revient tout rêveur; et notre âme blessée, Sans prendre garde à rien , cajole sa pensée. Ayant rêvé le jour, la nuit à tout propos On sent je ne sais quoi qui trouble le repos ; Un sommeil inquiel , sur de confus nuages ,

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