LA SUIVANTE
EPITRE
Monsieur,
Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes sortes d'esprits; beaucoup et de fort bons n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes. Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons avis, de •! uelque paît que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le moins mal qu'il m'est possible; et après y avoir corrigé ce cpi'on me fait connaître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange, au lieu de le censurer. Chacun a sa méthode; je ne blâme point celle des autres, et me tiens à la mienne : jusques à présent je m'en suis trouvé fort bien ; j'en cherclierai une meilleure quand je commencerai à m'en trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de l'argent, et m e feront plaisir. Les jugements sont libres en ces matières , e t les goûts divers. J'ai vu des persomies de fort bon sens admirer des endroits sur qui j'aurais passé l'éponge , et j'en connais dont les poèmes réussissent au tiiéâlre avec éclat, et qui, pour principaux ornements, y emploient des cliosts <iue j'évite dans les miens. Ils pensent avoir raison , et moi aussi : qui d'eux ou de moi se trompe? c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les philosophes, tout ce qui n'est [loint de la foi ni des principes est disputahle : et souvent ils soutiendront, à votre choix, le pour et le contre d'une môme proposition : marques ceitaines de l'excellence de l'esprit humain, qui trouve des raisons à défendre tout; ou plutôt de sa faiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas merveille, si les criti- ([ues domient de mauvaises interprétations à nos vers, et de mauvaises faces à nos personnages. « Qu'on me donne, dit « M. de Montaigne, au chapitre XXXVI du premifr livre, n l'action la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir « vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. » C'est au lecteur désintéressé à prendre la médaille i)ar le beau revers. Comme il nous a quelque obligation d'avoir travaillé à le divertir, j'ose dire que, pour reconnaissance, il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une espèce d'ingratitude, .s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre qu'à nous condamner; et .s'il n'applique la subtilité
de son esprit plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts, qu'à en trouver où il n'y en a point. Kous pardonnons beaucoup de choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que nous ne souffririons pas dans les nôtres ; nous faisons des mystères de leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom do licences poétiques. Le docte Scaliger a remarqué des taches dans tous les latins, et de moins savants que lui en remarqueraient bien dans les grecs, et dans son Virgile môme, à qui il dresse des autels sur le mépris des autres. Je vous laisse donc à penser si notre présomption ne serait pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne peut mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je ne me suis jamais imaginé avoir rien mis au jour de parfait, je n'espère pas même y pouvoir jamais arriver; je fais néamnoins mon possible pour en approciier, et les plus beaux succès des autres ne produisent en moi qu'une vertueuse émulation , qui me fait redoubler mes efforts, afin d'en avoir de paieils :
Je vois d'un œil égal croître le nom d'autrui ,
Et tache a m'élever aussi haut comme lui ,
Sans hasarder ma peine à le faire descendre.
La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser;
Et plus elle en prodigue à nous favoriser,
Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre ' .
Pour venir à cette Suivante que je vous dédie, elle est d'un genre qui demande plutôt un style naïf que pompeux. Les fourbes et les intrigues sont principalement du jeu de la comédie ; les passions n'y entrent que par accident. Les règles des anciens sont assez religieusement observées en celle-ci. Il n'y a qu'une action principale à qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en e.st point plus long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du dîner, qui se passe entre le premier et le second acte. Le
I L'àme du grand Corneille est tout entière dans ces vers, que tous les gens de lettres devraient prendre pour devise et pour règle. On sait quelle noble émulation existait entre lui et Rotrou; et plus tard , lorsque Racine s'empara du théâtre, Corneille ne fut point jaloux de ses succès, comme quelques compilateurs d'anecdotes ont osé l'écrire ; mais il fut affligé de voir ses pièces prescpie abandonnées pour celles de son jeune rival. Lui-niéiiie a parfaitenienl exprimé ce sentiment dans une épitrc adressée ;i Louis XIV v ers ia tin de l'année iG7r,. —Voyez, dans le tome II , l'épitre au roi , qui commence par ces vers : Kst-il vrai , Ki-and monarque , et puis-jc me vanter. Que tu preuncs plaisir à me ressusciter?