‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 241 sur 1093 · DAPHNIS, AMARANTE · texte numérisé non relu

DAPHNIS, AMARANTE

DAPHNIS

Cette assiduité de Florame avec vous

Ala fin a rendu Théante un peu jaloux.

Aussi de vous y voir tous les jours attachée,

Quelle puissante amour n'en serait point touchée ?

Je viens d'examiner son esprit en passant ;

I\Iais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent.

Vous y devez pourvoir ; et , si vous êtes sage ,

Il faut à cet ami faire mauvais visage.

Lui fausser compagnie, éviter ses discours :

Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts ;

Sinon , faites état qu'il va courir au change.

AMARANTE

II serait, en ce cas , d'une humeur bien étrange. A sa prière seule , et pour le contenter. J'écoute cet ami quand il m'en vient conter ; Et , pour vous dire tout , cet amant infidèle Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle '. Il forme des desseins beaucoup plus relevés , Et de plus beaux portraits en son cœur sont gravés. I\Ies yeux pour l'asservir ont de trop faibles armes ; Il voudrait , pour ni'aimer, que j'eusse d'autres charmes; Que l'éclat de mon sang , mieux soutenu de biens , Ne fût point ravalé par le rang que je tiens ; Enfin ( que servirait aussi bien de le taire ?) Sa vanité le porte au souci de vous plaire.

DAPHNIS

En ce cas, il verra que je sais comme il faut Punir des insolents qui prétendent trop haut.

AMABANTE. [me.

Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flam- Vous voyez, par pitié , qu'il me laisse Florame , Qui , n'étant pas si vain , a plus de fermeté.

DAPHNIS

Amarante, après tout, disons la vérité : Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie; Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie : [rien ; Mais, soit qu'il change ou non, il ne m'importe en Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien.

' Èlrc en cervelle est là pour concevoir du lajalnu.tie, sans doulH parce que le premier effet de cette passion est d'affecter le cerveau.

Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme,

On devine aisément qu'elle en veut à Florame.

Sa fermeté pour moi , que je vantais à faux ,

Lui portait dans l'esprit de terribles assauts.

Sa surprise à ce mot a paru manifeste ,

Son teint en a changé , sa parole , son geste :

L'entretien que j'en ai lui semblerait bien doux ;

Et je crois que Théante en est le moins jaloux.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée.

Être toujours des yeux sur un homme arrêtée ,

Dans son manque de biens déplorer son malheur.

Juger à sa façon qu'il a de la valeur,

Demander si l'esprit en répond à la mine,

Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine.

Florame en est de même, il meurt de lui parler;

Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler,

C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte!

Que m'importe de perdre une amitié si feinte.^

Et que me peut servir un ridicule fai ,

Où jamais de son cœur sa bouche n'a l'aveu ?

Je m'en veux mal en vain ; l'amour a tant de force

Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce ,

Et fera son possible à toujours conserver

Ce doux extérieur dont on me veut priver.

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