‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 289 sur 1093 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

Monsieur,

J'observereligieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rends mes devoirs avec le même secret que je traiterais un amour, si j'étais homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans la faire connaître à tout le monde, et sans que, par cette publication, je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames , et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses pour nommer son protecteur; elles s'imagineraient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments , et que toute sa morale serait plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon miagination; et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues où vous semblez embarrassé , en approclie beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire ; qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas ; que si on en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug; et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre dioix et de son mérite , que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte , et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épitre : il semblerait que j'entreprendrais la justification de mon Alidor : et ce n'est pas mon dessein de mériter, par cette défense , la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poète n'est jamais garant des fantaisies qu'il donne à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle ex-

' Cette pièce , qui fut imprimée en même temps que la Galerie du Palais, parut d'abord sous le double titre de la Place Royale , ou le Mariage extravagant. La place dont elle porte le nom était alors la promenade à la mode , et l'un des endroits de la capitale les plus fréquentés. Les promeneurs y trouvaient, fn cas de pluie, un abri commode sous les arcades qui l'environnent : Henri IV aurait voulu que tout Paris fut construit sur <ie même plan.

travagant celui dont ils partent, et que, par d'autres poèmes, j'ai assez relevé leur gloire, et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fais, que la protestation d'être éternellement, Monsieur ,

Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

COHNEILLi:.

PERSONNAGES

ALIDOR , amant d'Angélique.

CLÉANDRE , ami d'Alidor.

DORASTE , amoureux d'Angélique.

LYSIS, amoureux de Phylis.

ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Dornsle. PHYLIS , sœur de Doraste.

POLYMAS , domestique d'Alidor.

LY'CANTE , domestique de Doraste.

La scène est à Paris , dans la place Royale.

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