‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 290 sur 1093 · ANGÉLIQUE, PHYLIS · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE, PHYLIS

ANGÉLIQUE

Ton frère , je l'avoue , a beaucoup de mérite ; Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.

PHYLIS

C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, Dénier mon secours aux tourments qu'il endure.? Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir! Et sans t'importuner je le verrais périr! IN'e me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre ?

LA PLACE ROYALE

AiNGliLlyUE.

C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre.

PHYLIS

Je sais qu'il le devrait ; mais avec tant d'appas , Le moyen qu'il te voie , et ne t'adore pas ? Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace ; On ne pourrait aussi m'y résoudre , en sa place ; Et tes regards , sur moi plus forts que tes mépris , Te sauraient conserver ce que tu m'aurais pris.

ANGÉLIQUE

S'il veut garder encor cette humeur obstinée , Je puis bien m'empêcher d'en être importunée, Feindre un peu de migraine, ou me faire celer; C'est un moyen bien court de ne lui ])kis parler : Mais ce qui m'en déplaît, et qui me désespère , C'est de perdre la sœur pour éviter le frère , Et me violenter à fuir ton entretien , Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. Du moins , s'il faut quitter cette douce pratique , Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, Et crois que ses effets auront leur premier cours Aussitôt que ton frère aura d'autres amours.

PHYLIS

Tu vis d'un air étrange , et presque insupportable.

ANGÉLIQUE

Que toi-même pourtant dois trouver équitable : Riais la raison sur toi ne saurait l'emporter; Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.

PHYLIS

Et par quelle raison négliger son martyre ?

ANGÉLIQUE

Vois-tu , j'aime Alidor, et c'est assez te dire. Le reste des mortels pourrait m'offrir des vœux , Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux ; La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme Que par des sentiments dérobés à ma flamme. On ne doit point avoir des amants par quartier ; Alidor a mon cœur, et l'aura tout entier ; En aimer deux , c'est être à tous deux infidèle.

PHYLIS

Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle, C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci.

ANGÉLIQUE

Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.

PHYLIS

Dans l'obstination oii je te vois réduite , J'admire ton amour, et ris de ta conduite.

Fasse état qui voudra de ta fidélité, Je ne me pique point de cette vanité ; Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnaître Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. Quand on n'en souffre qu'un , qu'on ne pense qu'à lui , Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui ; Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie

, ACTE I, SCÈNE L i 17

Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie. Et , de peur que le temps n'emporte ses ferveurs , Le combler chaque jour de nouvelles faveurs; Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue; Sa mort nous désespère , et son change nous tue. Et de quelque douceur que nos feux soient suivis , On dispose de nous sans prendre notre avis ; C'est rarement qu'un père à nos goiUs s'accommode ; Et lors, juge quels fruits on a de ta méthode.

Pour moi , j'aime un chacun , et sans rien négliger. Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager : Ainsi tout contribue à ma bonne fortune; Tout le monde me plaît , et rien ne m'importune. De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, Mon cœur n'est à pas un , et se promet à tous ; Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire; Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire; L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger. Mille encore présents m'empêchent d'y songer. Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le clian- Un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge, [gc ; Le moyen que de tant et de si différents Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents? Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtres- Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse ; [se , Il aura quelq'ues traits de tant que je chéris. Et je puis avec joie accepter tous maris.

ANGÉLIQUE

Voilà fort plaisamment tailler cette matière , Et donner à ta langue une iibre carrière; Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer Est bon à faire rire , et non à pratiquer. Simple ! tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes , Et ce qu'a de douceur l'union de deux âmes ; Tu n'éprouvas jamais de quels contentements Se nourrissent les feux des fidèles amants. Qui peut en avoir mille en est plus estimée; Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée; Elle voit leur amour soudain se dissiper. Qui veut tout retenir laisse tout échapper.

PHYLIS

Défais-toi , défais-toi de tes fausses maximes ; Ou, si ces vieux abus te semblent légitimes, Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux , Conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux : De mon frère par là soulage un peu les plaies ; Accorde un faux remède à des douleurs si vraies ; Feins , déguise avec lui , trompe-le par pitié , Ou du moins par vengeance et par inimitié.

ANGÉLIQUE

Le beau prix qu'il aurait de m'avoir tant chérie , Si je ne le payais que d'une tromperie! Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimaiif ^ Il aura qu'avec lui je vivrai iVanclicment.

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