‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 3 sur 1093 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

A LA VIE DE CORNEILLE

A voir M. de Corneille , on ne l'aurait pas cru capable de faire si bien parler les Grecs et les Romains, et de donner un si grand relief aux sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avait rien qui parlât pour son esprit ; et sa conversation était si pesante , qu'elle devenait à charge dès (prclle durait un peu. Une grande princesse qui avait désiré le voir et l'entretenir , disait qu'il ne fal-

' Ces casuistes avaicntbien raison. L'art du théâtre est comme celui (le la peinture. Un peintre peut également faire des ouvrages lascifs et des tableaux de dévotion : tout auteur peut être dans ce cas. Ce n'est donc point le théAtre qui est condamnable, mais l'abus du théâtre. Or les pièces étant approuvées par les magistrats, et ayant la sancUon de l'autorité royale, le seul abus est de les condamner. Celte ancienne méprise a subsisté parce que les comédies des mimes étaient obscènes du tempsdes premiers chrétiens, et queles autres spectacles étaient consacrés, chez les Romains et chez les (irecs, par les cérémonies de leur religion ; elles étaient regardées comme un acte d'idolâtrie. Mais c'est une grande inconséquence de vouloir flétrir des pièces très-morales, parce qu'il y en a eu autrefois de scandaleuses. ( V. )

lait point l'écouter ailleurs qu'à l'hôtel de Bourgogne. Certainement M. de Corneille se négligeait trop , ou , pour mieux dire, la nature, qui lui avait été si libérale en des choses extraordinaires, l'avait comme oublié dans les plus communes. Quand ses familiers amis, qui auraient souhaité de le voir parfait en tout, lui faisaient remarquer ses légers défauts , il souriait , et disait : Je n'en suis pas moins pour cela Pierre Corneille. Il n'a jamais parlé bien correctement la langue française; peut-être ne se mettait-il pas en peine de cette exactitude.

Quand il avait composé un ouvrage , il le lisait à madame deFontenelle, sa sœur, qui en pouvait bien juger. Cette dame avait l'esprit fort juste; et si la nature s'était avisée d'en faire un troisième Corneille , ce dernier n'aurait pas moins brillé que les deux autres : mais elle devait être ce qu'elle a été pour donner à ses frères un neveu , digne héritier de leur mérite et de leur gloire.

Les premières pièces de théâtre de M. de Corneille ont été plus heureuses que parfaites; les dernières ont été plus parfaites qu'heureuses; et celles du milieu ont mérité l'approbation et les louanges que le public a données aux premières moins par lumière que par sentiment. (Vigneul de Mabville'.)

Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation , il ( Corneille) prend un luot pour un autre, et il nejuge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la coiuposition, il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Héraclius; il est roi et un grand roi, il est politique, il est philosophe : il entreprend de faire parler des héros , de les faire agir ; il peint les Romains : ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. (La BRUYÈBE,ch. xii,f/e.v Jugements. )

Corneille étant venu un jour à la comédie, où il n'avait point paru depuis deux ans , les acteurs s'interrompirent d'eux - mêmes ; le grand Condé , le prince de Conti, et généralement tous ceux qui étaient sur le théâtre , se levèrent ; les loges suivirent leur e.xemple ; le parterre se signala par des battements de mains et des acclamations qui reconuiiencèrent à tous les entr'actes. Des marques d'une distinction si flatteuse devaient être bien embarrassantes pour un homme dont la modestie allait de pair avec le mérite. Si Corneille eût pu prévoir cette

' C'est sous ce nom (|ue le chartreux dom Bonavenlure d'Ar* gonne s'est fait connaître dans la réi)ubli(|ue des lettres.

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