LA PLACE ROYALE, ACTE III, SCÈNE VIL
ir.
Qiio te sert d'ctre aimé, quand il n'en est plus temps?
ALIDOR
Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme : Préférez-moi Doraste , et devenez sa femme. Jf. vous viens , par ma mort, en donner le pouvoir : T\Ioi vivant , votre foi ne le peut recevoir. Elle m'est engagée , et, quoi que l'on vous die, ♦Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. "Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois.
ANGÉLIQUE
Ah ! ce cruel discours me réduit aux abois. ]\Ia colère a rendu ma perte inévitable, TA je déteste en vain ma faute irréparable.
ALIDOn.
Si vous avez du coeur, on la peut réparer.
ANGÉLIQUE
On nous doit dès demain pour jamais séparer. Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède?
ALIDOK.
Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède. Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir Rompre les noirs effets d'un juste désespoir. Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre, Ou soudain h vos yeux je vais cesser de vivre. Mettez-vous en ma mort votre contentement?
ANGÉLIQUE
Non ; mais que dira-t-on d'un tel emportement ?
ALIDOR
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ? Il y va de votre heur, il y va de ma vie; Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira ! Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira : Puisque vous consentez plutôt à vos supplices Qu'à l'unique moyen de payer mes services, Ma mort va me venger de votre peu d'amour ; Si vous n'êtes à moi , je ne veux plus du jour.
ANGÉLIQUE
Retiens ce coup fatal ; me voilà résolue :
Use sur tout mon cœur de puissance absolue :
Puisqu'il est tout à toi , tu peux tout commander;
Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder.
Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse :
Mon honneur seulement te demande une grâce ;
Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main
Puissent justifier ma fuite et ton dessein ;
Que mes parents surpris trouvent ici ce gage
Qui les rende assurés d'un heureux mariage;
Et que je sauve ainsi ma réputation
Par la sincérité de ton intention.
Ma faute en sera moindre , et mon trop de constance
Paraîtra seulement fuir une violence.
ALIDOB.
Enfin , par ce dessein vous me ressuscitez : Agissez pleinement dessus mes volontés.
.l'avais pour votre honneur la même inquiétude; Et ne pourrais d'ailleurs qu'avec ingratitude, Voyant ce que pour moi votre flamme résout , Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. Donnez-moi; sur-le-champ je vous veux satisfaire
ANGÉLIQUE
Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. Je manque ici de tout , et j'ai le cœur transi De crainte que quelqu'un ne te découvre ici : Mon dessein généreux fait naître cette crainte; Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. Quitte-moi , je te prie , et coule-toi sans bruit.
ALIDOR
Puisque vous le voulez , adieu jusqu'à minuit.
ANGÉLIQUE
{Alidor s'en va, et Angélique continue.)
Que promets-tu , pauvre aveuglée?
A quoi t'engage ici ta folle passion !
Et de quelle indiscrétion Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée? Tu cours à ta ruine , et vas tout hasarder Sur la foi d'un amant qui n'en saurait garder.
Je me trompe , il n'est point volage; J'ai vu sa fermeté , j'en ai cru ses soupirs ;
Et si je flatte mes désirs , Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. Me manquât-il de foi , je la lui dois garder, Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. ALIDOR , sortant de la maison d'./ngélique, traversant le théâtre.
Cléandre , elle est à toi ; j'ai fléchi son courage. Que ne peut l'artifice, et le fard du langage? Et si pour un ami ces effets je produis , Lorsque j'agis pour moi , qu'est-ce que je ne puis?