SCÈNE VTI[ EXAMEN DE LA PLACE ROYALE
ALIDOR
Que par cette retraite elle me favorise ! Alors que mes desseins cèdent à mes amours, Et qu'ils ne sauraient plus défendre ma francliise , Sa haine et ses refus viennent à leur secours.
J'avais beau la trahir, une secrète amorce Rallumait dans mon cœur l'amour par la pitié; IMes feux en recevaient une nouvelle force , Et toujours leur ardeur en croissait de moitié.
Ce que cherchait par là mon âme peu rusée, De contraires moyens me l'ont fait obtenir ; Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, Et je ne l'abusais que pour le devenir.
Impuissant ennemi de mon indifférence.
Je brave, vain Amour, ton débile pouvoir : Ta force ne venait que de mon espérance. Et c'est ce qu'aujourd'hui ni'ôte son désespoir.
Je cesse d'espérer et commence de vivre;
Je vis dorénavant, puisque je vis à moi;
Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre,
C'est de moi seulement que je prendrai la loi.
Beautés , ne pensez point à rallumer ma flamme ; Vos regards ne sauraient asservir ma raison ; Et ce sera beaucoup emporté sur mon amo S'ils me font curieux d'apprendre votre nom.
Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière. Et pour mieux déguiser nous en prendrons un j)C'u ; Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière. Et, quand il nous plaira, nous retirer du jeu.
Cependant Angélique enfermant dans un cloître Ses yeux , dont nous craignons la fatale clarté, Les murs qui garderont ces tyrans de paroître Serviront de remparts à notre liberté.
Je suis hors de péril qu'après son mariape
Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui ;
Et ne serai jamais sujet à cette rage
Qui naît de voir son bien entre les mains d'aulrui.
Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu [)rétcndre, Puis(iu"elle dit au monde un éternel adieu , Comme je la donnais sans regret à Cléandre, Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.
Je ne puis dire tant de bien de celle-ci que de la précédente. Les vers en sont plus forts ; mais il y a manifestement une duplicité d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa maîtresse se donne à son ami Cléandre ; et c'est pour cela qu'il lui fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté , et qu'il joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux àmcs au poome, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement , et tout ce qui les regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paraissent plus, à le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a pas la grâce de celui de la Suivante, qui , ayant été très-intéressée dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester en liberté contre eux et contie sa mauvaise fortune, dont elle se plaint en elle-même, et fait pai' là connaître au spectateur l'assiette de son esprit après un effet si contraire h ses souhaits.
Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque sa passion l'importune tellement qu'il vent bien outrager sa maîtresse pour s'en défaire, il devrait se contenter de ce premier ctTort, qui la fiiit obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau [lour l'intérêt d'un ami , et hasarder en sa considération un repos qui lui est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au ciuijuième acte il ne se montre encore passionne pour cette maîtresse, malgré la résolution qu'il avait prise de s'en défaiie, et les Irahisons ((u'il lui a faites ; de sorte (ju'il semble ne connnencer à l'aimer véritablement que (juand il lui a donné sujet de le hair. Cela fait une inégalité de mo'urs oui est vicieuse.
f,e caractère d'Angcli(iue sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal ; et il a été bon de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les grands crimes soient punis dans la tragédie , parce que leur peinture imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est pas de même des fautes de cette nature, et elles pourraient engager un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyait que ceux qui les connncttent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils désirent.
Malgré cet abus, introduit par la nécessité, et léjiilimc par l'usage, de faire dire dans la rue à nos ain;uites i\c comcdic ce (juc vraisemblablement elles diiaicul dans leur