A.S0IV
Qiu; votre zèle est long, et que d'impatience
11 donne à votre amant, qui meurt en votre absence!
CRKLISE.
Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux ; Ayant Jason à moi , j'ai tout ce que je veux.
Et moi , puis-je espérer l'effet d'une prière
' Lf Iccleiirjiidicirnx s'aperçoit sans doulorombicn la plupart (les expressions sont impropres ou familières dans celte scène. Nous demandons grâce pour cclU'. pn'niière lraj;èdi(!. Nous (àclierons de ne faire des réflexions uliies (|ue sur les pièces (|ui le sont elles-mêmes par les grands exemples qu'on y (rouvedc tous les genres de l)eaiilés. (V.)
* Celle scène, où Jason débute i)ardir(!((ueson esprit est capable de Haninie, est entièrement inutile. Et ces scènes , qui ne sont quede liaison ,jellent un peu de froid dans nos meilleures tragédies, (|ui ne sont point soulenues parlegranil appareil du théâtre grei^, par la inagnilicence des chœurs, et (|ui no sont que des dialogues sur de» planches (V.)
CJIEUSE.
J'avais déjà parlé de leur tendre innocence , Et vous y servirai de toute ma puissance, Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.
JASON
Dites, et , quel qu'il soit, que ma reine en dispose.
CIIÉUSE.
Si je puis sur mon père obtenir quelque chose , Vous le saurez après; je ne veux rien pour rii u ■.
CLÉONE
Vous pourrez au palais suivre cet entretien. On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue; Vos présences rendraient sa douleur plus émue; Et vous seriez marri que cet esprit jaloux Mélàt son amertume à des plaisirs si doux.
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée'," Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée. Vous qu'il prit à témoin d'une innnorteile ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez (le quel mépris vous traite son parjure. Et m'aidez à venger cette commune injure ^ : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément. Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries. Filles de l'Achéron , pestes , larves , furies , Fières sœurs, si jamais notre comn)erce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
' On sent assez que ce vers est plus fait pour la farce ipie pour la tragédie; mais nous n'insistons pas sur les fautes de si) le et de langage. (V.)
'- Voici des vers (jui annoncent Corneille. Ce monologue est tout entier imité de celui de Sénè(|ue le lragi(|uc :
DU corijurinh's , tuque genialis lorl Lucina cuslns...
3 i;t m'niflei à venger celte comiiiunc injure,
n'appartient qu'à Corneille. Racine a imité ce vers dans /'Aèdrc :
Déesse, venge-toi; nos causes sont piireilles.
Mais, dans Corneille, il n'est ((u'ime beauté de poésie; dans r<acine, il est uni' bcaub'; de senliment. Ce monologue pourtall aujourd'hui paraître uneamplilicalion, une déclamai ion de rliélori(pie; il est piiiirlant bien moins chargé de ci; défaut que la bcène de Sénèque. (V.)
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers ; Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers; Apportez-moi du fond des antres de ]\Iégère La mort de ma rivale , et celle de son père ; Et , si vous ne voulez mal servir mon courroux , Quelque chose de pis pour mon perfide époux ; Qu il coure vagabond de province en province , Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince ; Banni de tous côtés , sans bien et sans appui , Accablé de frayeur, de misère, d'ennui , Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ; Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice ; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie! et qui l'aurait pu croire ? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits • ? M'ose-t-il bien quitter après tant de foi'faits ? Sachant ce que je puis , ayant vu ce que j'ose , Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose ? Quoi ! mon père trahi , les éléments forcés , D'un frère dans la mer les membres dispersés , Lui font-ils présumer mon audace épuisée' ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée , Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? Tu t'abuses, Jason , je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême , Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints; Que mon sanglant divorce , en meurtres , en carnage , S'égale aux premiers jours de notre mariage , Et que notre union , que rompt ton changement , Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; Des crimes si légers furent mes coups d'essai :
' Ces vers sont dignes de la vraie tragédie , et Corneille n'en a guère fait de plus beaux. Si, au lieu d'être noyés dans un long monologue inutile , ils étaient placés dans un dialogue vif et louchant, ils feraient le plus grand effet.
Ces monologues furent très-longtemps à la mode. Les comédiens les faisaient ronfler avec une emphase ridicule : ils les exigeaient des auteurs ijui leur vendaient leurs pièces; et une comédienne qui n'aurait point eu de monologue dans son rôle n'aurait pas voulu réciter. Voilà comme le théâtre, relevé par Corneille, commença parmi nous. Des farceurs ampoulés représentiient dans des jeux de paume ces mascarades rimées, qu'ils achetaient dix écus : les Athéniens en usaient autrement. (V.)
* Le vers de Sénèque ,