SCÈNE V
>''accusez point l'amour ni son aveuglement; Quand on connaît sa faute, on manque doubleme;it.
CREUSE
Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable. Je ne veux plus , seigneur, me confesser coupable.
L'amour de mon pays et le bien de l'État Me défendaient l'hymen d'un si grand potentat. Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces. Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes. Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil ; Que me sert son éclat ? et que me donne-t-il ? M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine? Et sans le posséder ne me vois-je pas reine? Grâces aux immortels, dans ma condition J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition : Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre; Je perdrais ma couronne en acceptant la votre. Corinthe est bon sujet , mais il veut voir son roi ; Et d'un prince éloigné rejetterait la loi. Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge. Dont ma seule présence adoucit le veuvage , îse saurait se résoudre à séparer de lui De ses débiles ans l'espérance et l'appui , Et vous reconnaîtrez que je ne vous préfère Que le bien de l'État, mon pays et mon père.
Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux ; Mais, comme ces raisons font peu d'effet sur vous , Afin de redonner le repos à votre âme. Souffrez que je vous quitte.
Mùtv. , seul ».
Allez , allez , madame , Étaler vos appas et vanter vos mépris A l'infâme sorcier qui charme vos esprits. De cette indignité faites un mauvais conte ; Riez de mon ardeur, riez de votre honte; Favorisez celui de tous vos courtisans Qui raillera le mieux le déclin de mes ans ; Vous jouirez fort peu d'une telle insolence ; Mon amour outragé court à la violence; Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port, j N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort. I La jeunesse me manque , et non pas le courage : [ Les rois ne perdent point les forces avec l'âge ; ; Et l'on verra , peut-être avant ce jour fini , 1 Ma passion vengée , et votre orgueil puni.
■ Voilà le germe de ces vers qu'on applaudit autrefois dans Rodogune :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties , etc.
C'est au lecteur judicieux à décider lequel vaut le mieux de cr* 'Jeux morceaux. Il décidera peut-être que de telles maximes sont pms convenaldes à la haute comédie, et que les maximes détachées ne valent pas un sentiment. Cette même idée se retrouvedans la Suite du Menteur, et elle y est mieux placée. (V. )
' Il est inutile de remarquer combien le rôle d';Egée est froid et insipide. Une pièce de théâtre est une expérience sur le cœur humain. Quel ressort remuera l'àme des jiorames? Ce ne sera pas un vieillard amoureux et méprisé, qu'on met en prison, et qu'une sorcière délivre. Tout personnage principal doit in.spirer un degré d'intérêt; c'est une des règles inviolables : elles sont toutes fondées sur la nature. On a déjà averti qu'on ne reprend pas les fautes de détail. (V.)