MÉDÉE, ACTE IV, SCÈNE IL
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.
Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune ;
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune ,
Quand, les cheveux flottants , les bras et le pied nu ,
J'en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse
Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse ;
Python eut cette langue ; et ce plumage noir
Est celui qu'une harpie' en fuyant laissa choir;
Par ce tison Althée assouvit sa colère ,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ;
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon ,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées.
Enfin , tu ne vois là , poudres , racines , eaux ,
Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux ;
Ce présent déceptif a vu toute leur force ,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tvTans par leur perte apprendront que jamais...
Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais ?
NÉRINE
Du bonheur de Jason , et du malheur d'ALgée. : Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard ne pouvant supporter Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter , Et que sur sa couronne et sa persévérance L'exil de votre époux ait eu la préférence, A tâché , par la force , à repousser l'affront Que ce nouvel hymen lui porte sur le front. Comme cette beauté , pour lui toute de glace , Sur les bords de la mer contemplait la bonace , Il la voit mal suivie , et prend un si beau temps A rendre ses désirs et les vôtres contents. De ses meilleurs soldats une troupe choisie Enferme la princesse , et sert sa jalousie ; L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison ; Et tout ce qu'elle peut , c'est de nommer Jason. Ses gardes à l'abord font quelque résistance. Et le peuple leur prête une faible assistance ; Mais l'obstacle léger de ces débiles cœurs Laissait honteusement Creuse à leurs vainqueurs : Déjà presque en leur bord elle était enlevée...
Je devine la fin , mon traître l'a sauvée.
NÉRINE
Oui , madame , et de plus ^gée est prisonnier ; Votre époux à son myrte ajoute ce laurier : Mais apprenez comment.
MÉDÉE
N'en dis pas davantage :
Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage;
• Aiyourd'liui, la première syllabe de ce mot est aspirée.
Il suffit que son bras a travaillé pour nous , Et rend une victime à mon juste courroux. Nérine, mes douleurs auraient peu d'allégeance, Si cet enlèvement l'ôtait à ma vengeance; Pour quitter son pays en est-on malheureux ? Ce n'est pas son exil , c'est sa mort que je veux ; Elle aurait trop d'honneur de n'avoir que ma peine , Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don , Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon , Produiront des effets bien plus doux à ma haine.
NÉRINE
Par là vous vous vengez , et sa perte est certaine : Mais contre la fureur de son père irrité Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?
MÉDÉE
Si la prison d'^Egée a suivi sa défaite , Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite, Et que ses fers brisés , malgré leurs attentats , A ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement , et cours vers ma rivale Lui porter de ma part cette robe fatale : Mène-lui mes enfants, et fais-les , si tu peux , Présenter par leur père à l'objet de ses vœux.
NÉRINE
Mais , madame , porter cette robe empestée , Que de tant de poisons vous avez infectée, C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi : Avant que sur Creuse ils agiraient sur moi '.
MÉDÉE
Ne crains pas leur vertu , mon charme la modère, Et lui défend d'agir que sur elle et son père ; Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi , Et , sans me répliquer, fais ce que je te di.