‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 371 sur 1093 · CRÉON, CREUSE, CLÉO^'E · texte numérisé non relu

CRÉON, CREUSE, CLÉO^'E

CBÉUSE.

OÙ fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours? Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source D'où prennent tant de maav leur effroyable course? Ce feu qui me consume et dehors et dedans Vous venge-t-il trop peu de mes vœux imprudents?

Je ne puis excuser mon indiscrète envie Qui donne le trépas à qui je dois la vie : Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort , Et cessez d'ajouter votre haine à ma mort. L'ardeur qui me dévore, et que j'ai méritée, Surpasse en cruauté l'aigle de Prométhée , Et je crois qu'Ixion au choix des châtiments Préférerait sa roue à mes embrasements.

CBÉON.

Si ton jeune désir eut beaucoup d'imprudence, Ma fille , j'y devais opposer ma défense. Je n'impute qu'à moi l'excès de mes malheurs, Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs. Si j'ai quelque regret, ce n'est pas à ma vie , Que le déclin des ans m'aurait bientôt ravie : La jeunesse des tiens , si beaux , si florissants , Me porte au fond du cœur des coups bien plus pres- Ma fille , c'est donc là ce royal hyménée [sants. Dont nous pensions toucher la pompeuse journée! La Parque impitoyable en éteint le flambeau , Et pour lit nuptial il te faut un tombeau! Ah! rage, désespoir, deslins, feux, poisons, charmes. Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes : S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois , Faites en ma faveur que je meure deux fois , Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce De laisser ma couronne à mon unique race , Et cet espoir si doux , qui m'a toujours flatté , De revivre à jamais en sa postérité.

tragédie. FonlencUe dit que Corneille s'éleva jusqu'à Médée; il pouvait dire que , dans tous ces endroits , il s'abaissa jusqu'à Médée. Mais il y a bien pis , c'est que toutes ces lamentations de Créon et de Creuse ne touchent point. Comment se peut-il faire que le spectacle d'un père et d'une tille mourant d'une mort affreuse soit si froid ? C'est que ce spectacle est une partie de la catastrophe ; il fallait donc qu'elle fut courte. (V.)

MÉDEE, ACTE V, SCÈNE V.

CBEUSE.

Cléone , soutenez , je chancelle , je tombe ;

Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe i^

Je sens que je n'ai plus à souffrir qu'un moment.

Ne me refusez pas ce triste allégement ,

Seigneur ; et si pour moi quelque amour vous demeure,

Entre vos bras mourants permettez que je meure.

Mes pleurs arroseront vos mortels déplaisirs;

Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs.

Ah ! je brûle , je meurs , je ne suis plus que flamme ;

De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme.

Quoi ! vous vous éloignez 1

CBÉON.

Oui , je ne verrai pas , Comme un lâche témoin , ton indigne trépas : Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre De l'infâme regret de t'avoir pu survivre. Invisible ennemi , sors avecque mon sang.

( // se tue d'un poignard. )

CBÉUSE.

Courez à lui , Cléone ; il se perce le flanc.

CBÉON.

Retourne ; c'en est fait. Ma fille , adieu ; j'expire, Et ce dernier soupir met fin à mon martyre : Je laisse à ton Jason le soin de nous venger.

CBÉUSE.

Vain et triste confort ! soulagement léger ! Mon père...

CLÉONE

Il ne vit plus ; sa grande âme est partie.

CBÉUSE.

Donnez donc à la mienne une même sortie ; Apportez-moi ce fer qui , de ses maux vainqueur, Est déjà si savant à traverser le cœur. Ah ! je sens fer, et feux , et poison , tout ensemble ; Ce que souffrait mon père à mes peines s'assemble. Hélas ! que de douceur aurait un prompt trépas ! Dépêchez-vous , Cléone ; aidez mon faible bras.

CLÉONE

Ne désespérez point : les dieux, plus pitoyables ,

A nos justes clameurs se rendront exorables,

Et vous conserveront, en dépit du poison.

Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason.

Il arrive, et, surpris, il change de visage;

Je lis dans sa pâleur une secrète rage,

Et son étonnement va passer en fureur.

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