‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 373 sur 1093 · MÉDÉE, JASON · texte numérisé non relu

MÉDÉE, JASON

MÉDÉE en haut sur un balcon.

Lâche, ton désespoir encore en délibère ■ ? Lève les yeux , perfide , et reconnais ce bras Qui t'a déjà vengé de ces petits ingrats ^ ; Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs Ames , Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes. Heureux père et mari , ma fuite et leur tombeau Laissent la place vide à ton hymen nouveau. J\éjouis-t'en , Jason , va posséder Creuse : Tu n'auras plus ici personne qui t'accuse; Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi De reproches secrets à ton manque de foi.

JASON

Horreur de la nature , exécrable tigresse!

MÉDEE.

Va , bienheureux amant , cajoler ta maîtresse ^ : A cet objet si cher tu dois tous tes discours ; Parler encore à moi , c'est trahir tes amours. \a. lui , va lui conter tes rares aventures , El contre mes effets ne combats point d'injures.

JASOiV.

Quoi ! tu m'oses braver, et ta brutalité Pense encore échapper à mon bras irrité.'

• Chose élranpe, Métlée trouve ici le secret d'être froide en l'gorgeant ses enfants! C'est qu'après la mort de Créon et de Creuse, ce parricide n'est qu'un surcroit de venj;eance , une seconde catastroplii; , une l)arliarie inutile. ( V. )

* On ne relèvera pas ici l'expression très-vicieuse , de ces petits ingrats, parce qu"on n'en relève aucune. Le plus capital de tous les défauts dans la tragédie est de faire commettre de ces crimes qui révoltent la nature , sans donner au criminel des remords aussi grands que son attentat, sans agiter son ànie par des combats touchants et terribles, comme on l'a déjà insinué. Médée, après avoir tué ses deux enfants, au lieu de se venger de sou mari , qui seul est coupable, s'en va en le raillant. ( V. )

^ Lorsqu'à ces crimes commis de sang-froid on joint une tciic raillerie, c'est le comble de l'atroeité dégoûtante. Il fallait , par un coup de l'art, intéresser pour Médée, s'il était possible : c'eut été l'effort du génie. Le Tasse intéresse pour Armide, qui est magicienne comme Médée, et qui, comme elle, est al)andonnée de son amant. El lorsque Quinault fait paraître Médée, il lui fait dire ces beaux vers :

I.e destin de Médée est d'être criminelle; Mais son csur était fait pour aimer la verta.

Au reste , il ne sera pas inutile de dire ici aux lecteurs qui ne savent pas le latin, ou qui n'en lisent guère, que c'est dans la Médée de Sénèque qu'on trouve cette fameuse prophétie , qu'un jour l'Amérique sera découverte, renient annis sectila seris. Il y en a une dans le Dante encore plus circonstanciée , et plus clairement exprimée ; c'est touchant la découverte des étoiles du pôle antarctique. Il suflirail de ces deux exemples pour prouver que les poêles méritent le nom de prophètes , votes. Jamais , en effet, il n'y eut de prédiction mieux accomplie. Si Sénèque avait en effet eu l'Amérique en vue , tout l'art qu'on attribue à Médée n'aurait pas approché du sien. ( V.)

Tu redoubles ta peine avec celte insolence.

El que peut contre moi ta débile vaillance? Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers Tiennent de mon secours ce qu'ils ont de lauriers.

JASON

Ah ! c'est trop en souffrir; il faut qu'unprompt supplice De tant de cruautés à la fin te punisse. Sus, sus , brisons la porte , enfonçons la maison ; Que des bourreaux soudain m'en tassent la raison. Ta tête répondra de tant de barbaries.

MÉniE., etiTair dansîincha)' tirépar deux dragons. Que sert de l'emporter à ces vaines furies.' Épargne , cher époux , des efforts que tu perds ; Vois les chemins de l'air qui me sont tous ouverts ; C'est par là que je fuis , et que je t'abandonne Pour courir à l'exil que ton change m'ordonne. Suis-moi , Jason , et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailés. Enfin je n'ai pas mal employé la journée Que la bonté du roi , de grâce, m'a donnée; Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays , Je ne me repens plus de vous avoir trahis ; Avec cette douceur j'en accepte le blâme. Adieu , parjure : apprends à connaître ta femme , Souviens-toi de sa fuite , et songe une autre fois Lequel est plus à craindre ou d'elle ou de deux rois.

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