SCÈNE VIT
JASON
0 dieux ! ce char volant , disparu dans la nue ', La dérobe à sa peine , aussi bien qu'à ma \ ue ; Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Creuse , enfants, Médée , amour, haine, vengeance, Où dois-je désormais chercher quelque allégeance? Oij suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtiments de tant d'assassinats? Va, furie exécrable, en quelque coin de terre Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre; J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. INIais que me servira cette vaine poursuite , Si l'air est un chemin toujours libre à la fuite, Si toujours tes dragons sont prêts à l'enlever, Si toujours les forfaits ont de quoi me braver? Malheureux , ne perds point contre une telle audace De ta juste fureur l'impuissante menace; Ne cours point à ta honte , et fuis l'occasion
» Voilà encore un monologue plus froid que tout le reste ; rien n'est plus insipide que de longues horreurs. (V. )
EXAMEN DE MÉDÉE
D'accroître sa victoire et ta confusion. RUsérable! perfide! ainsi donc ta faiblesse Épargne la sorcière , et trahit ta princesse ! Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses désirs , Et ton obéissance à ses derniers soupirs? Venge-toi , pauvre amant, Creuse le commande; Ne lui refuse point un sang qu elle demande, Écoute les accents de sa mourante voix , Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. A qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible , Tigressé, tu mourras ; et malgré ton savoir. Mon amour te verra soumise à son pouvoir; Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine : Ainsi le veut Creuse , ainsi le veut ma haine. Mais quoi ! je vous écoute , impuissantes chaleurs ! Allez , n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée , C'est préparer encore un triomphe à IMédée. Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi , Jason, de ne la punir pas. Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'amu- Çessez de m'empècher de rejoindre Creuse. [se ,
Ma reine , ta belle âme, en partant de ces lieux , M'a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux ; Eux seuls , dont le pouvoir égale la justice , Peuvent de la sorcière achever le supplice. Trouve-le bon , chère ombre , et pardonne à mes feux •Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux '.
(// se tue.)
■ CeUe pièce n'eut qu'un succès médiocre , quoiqu'elle fi'il .'ludessus de tout ce qu'on avait donné jusqu'alors. Un ouvrage peut toucher avec les plus énormes défauts, quand il est animé par une passion vive et par un grand intérêt, comme le Cid; mai» de longues déclamations ne réussissent en aucun pays ni en aucun temps. La Mcdcedc Sénèque, qui avait ce défaut, n'eut point de succès chez les Romains ; celle de Corneille n'a pu rester au théâtre.
On ne représente d'autre Mcdée i\ Paris que celle de Longepierre, tragédie à la vérité très-médiocre, et où le défaut des (irecs, qui était la vaine déclamation, est poussé à l'excès: mais lorsqu'une actrice imposante fait valoir le roledeMédée, cette pièce aquekjue éclat aux représentations, quoique la lecture en soit peu supportable.
Ces tragédies, uniquement tirées de la fable, et où tout est incroyable, ont aujourd'hui peu d(' réputation parmi nous, depuis que Corneille nous a accoutumés au vrai ; etil faut avouerqu'un homme sensé (|ui vient d'entendre la délibération d'Auguste, de Cinna et de Maxime, a bien de la peine à supporter Médée traversant les airs dans un char traîné par des dragons. Un défaut plu.s grand encore dans la tragédie de Mcdée, c'est qu'on ne s'intéresse ;i aucun personnage. Médée est une méchante! femme (|ui se vengiî d'un malhonnête homme. La manière dont Corneille a traité ce sujet nous révolte aujourd'hui ; celles d'Euripide et de Sénèque nous révolteraient encore davantage. ( V. )
EXAMKN DE MÉDÉE.
Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide ' , et en latin par Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y ait à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le chœur, composé de Corinthiennes, sujettes de Créon, et qui devaient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur pi incesse et son mari , sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.
Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du chœur, qui n'est pas toujours sur le liiéâtre, et n'y parle jamais aux autres acteurs: mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ses enchantements en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.
Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de celte magicienne, orténséo au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un cl chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.
J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées : la première, en ce que Creuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enlants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon (pii le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-môme; et la troisième eiidn, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une aiilie, avant (jue de permettre à sa fille de s'en parer.
L'épisode d'.Egée n'est pas tout à fait de mon invention; Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait .ses plaintes, el qui l'assure d'une retraite ciiez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre. En quoi
' Les amateurs du théAI re qui liront cet Examen et les suivant» s'apercevront assez que Corneille raisonnait plus qu'il ne sentait ; au lieu que Racine sentait plus qu'il ne raisonnait : el au théâtre il faut sentir.
Corneille, dans ses rétlexionssur Mcdée, ne touche aucun des points essentiels, qui sont les personnage» inutiles, les longueurs, les froides déclnmations. le mauvaisstyleel le comique mêlé n l'horreur. (V.)
EXAMEN DE MÉDÉE
jo trouve deux clioses à dire : l'une, qn^JEgée étant dans la cfur de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que, bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Trézène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venait de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée serait demeurée en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant , puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fdle ^thra, qu'il laissa grosse de Tiiésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie , je le fais amoureux de Creuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il ait obligation à 3Iédée de sa délivrance, et que la reconnaissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, «t même à l'épouser, comme l'histoire le marque.
Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit, et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendie ; c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis .son retour de Colchos, avait toujours été en Asie, où il n'avait rien appris de ce qui s'était passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie : connue elle n'est que d'intrigues particulières, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent ; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer : ainsi l'on n'y manque jamais de confident quand il y a matière de confidence.
Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que, quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez pour eux d'en apprendre l'événement en un mot : c'est ce que fait voir ici Médée, qui ayant su que Jason a arraché Creuse à ses ravisseurs, et pris JEgée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à im esprit tranquille , comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentùnent d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon môme alors d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.
Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux .soit trop en péril, ou dans une passion trop violente pf)ur avoir toute la i)atience nécessaire au récit qu'on se propos*.
J'oubliais à remarquer que la prison où je mets ..Egée est un spectacle désagréable, que je con.seiIlerais d'éviter; ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne , ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affaiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Pohjeiicte et dans Héradius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'.'Egée avait à Médée; mais cela se fut mieux fait par un récit.
Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ : il l'accompagne jusque hors de la ville ; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et de Creuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il y en a trois, et qu'ils ont tous trois une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au dehors; c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Creuse , et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'ait plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on aurait eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloiguement.
^. J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Creuse, étaient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'était nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais, à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire ', qu'on excuse sa vengeance après
' Une magicienne ne nous parait pas un sujet propre à la tragédie régulière, ni convenable à un peuple dont le goût est perfectionné. On demande pourquoi nous rejetterions des magiciens, et que non-seulement nous permettons que dans la tragédie on parle d'ombres et de fantômes, mais même qu'une ombre paraisse quelquefois sur le théâtre.
11 n'y a certainement pas plus de revenants que de magiciens dans le monde; et si le théâtre est la représentation de la vérité, il faut bannir également les apparitions et la magie.
Voici , je crois , la raison pour laquelle nous souffririons l'apparition d'un mort, et non le vol d'un magicien dans les airs. Il est possible que la Divinité fasse paraître une ombre pour étonner les hommes par ces coups extraordinaires de sa providence, et pour faire rentrer les criminels en eux-mêmes; mais il n'est pas possible que des magiciens aient le pouvoir de violer les lois éternelles de cette même providence : telles sont aujourd'hui les idées reçues.
Un prodige opéré par le ciel même ne révoltera point; mais un prodige opéré par un sorcier, malgré le ciel , ne plaira jamais qu'à la populace.
Quodcumque ostendis tuihi sic inoredulus odi.
EXAMEN DE MEDEE
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l'indigne traitement qu'elle a refii de Créon et de son mari; et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.
Quant au style, il est fort inégal en ce poënie : et ce que j 'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque , qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en
Chez les Grecs, et même chez les Romains, qui admettaient les sortilèges, Mcdée pouvait être un très-beau sujet. Aujouril'liui nous le reléguons à l'Opéra, qui est parmi nous l'empire ries fables, et qui est à peu'près parmi les théâtres ce qu'est VOr- Uiudo fnrioso parmi les poëmcs épiques.
Mais quand Médée ne serait pas sorcière , le parricide qu'elle commet presque de sang-froid sur ses deux enfants pour se venger de son mari, et l'envie que Jason a de son coté de tuer ces mêmes enfants pour se venger de sa fenune, forment un amas de monstres dégoûtants, qui n'est malheureusement soutenu que par des amplilications de rhétorique, en vers souvent durs ou faibles, ou tenant de ce comique qu'on mêlait avec le tragique, sur tous les théâtres de l'Europe, au commencement du dix-septième siècle. Cependant cette pièce est un chef-d'œuvre en comparaison de presque tous les ouvrages dramatiques qui la précédèrent. C'est ce que M. de Fontenelle appelle proidre l'essor, et monter jusqu'au traf/ique le plus sublime. Et en effet il a raison , si on compare Mcdce aux six cents pièces de Hardi, qui furent faites chacune en deux ou trois jours; aux tragédies de Garnier, aux amours iufortuuées de Léandre et de Héro, par l'avocat la Selve; à la Fidèle tromperie d'un autre avocat nommé. Gongenot; au Pirandre de Boisrobert qui fut joué un an avant la Médée.
Nous avons déjà remarqué que toutes les autres parties de la littérature n'étaient pas mieux cultivées.
marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le t«mps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j'ai beaucoup pris de Lucahi, et ne ciois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.
Corneille avait trente ans quand il donna sa Mèdéc : c'est l'àge de la force de l'esprit; mais il était encore subjugué par son siècle. Ce n'est point sa première tragédie ; il avait fait jouer Clitandre trois ans auparavant. Les tragédies de Shakespeare étaient plus monstrueuses encore que Clitandre ; mais elles n'ennuyaient pas. Il fallut enfin revenir aux anciens pour faire quelque chose de supportable, et A/fdee est la première pièce dans laquelle on trouve quelcjne goût de l'antiquité. Cette imitation est sans doute très-inférieure à ces beautés vraies que Corneille tira depuis de son seul génie.
Resserrer un événement illustre et intéressant dans l'espace de deux ou trois heures; ne faire paraître les personnages que quand ils doivent venir; ne laisser jamais le théâtre vide; former une intrigue aussi vraisemblable qu'attachante; ne dire rien d'inutile ; instruire l'esprit et remuer le conir ; être toujours éloquent en vers, et de l'éloquence propre à chaque caractère qu'on représente; parler sa langue avec autant de pureté que dans la prose la plus châtiée , sans que la contrainte de la rime paraisse gêner les pensées; ne se pas permettre un seul vers ou dur, ou obscur, ou déclamat(;ur : ce sont là les conditions qu'on exige aujourd'hui d'une tragédie, pour qu'elle puisse passer à la postérité avec l'approbalion des connaisseurs, sans laquelle il n'y a jamais de réputalion véritable.
On verra comment, dans les pièces suivantes, Corneille " rempli plusieurs de ces conditions. (V.)