‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 380 sur 1093 · CONDOR · texte numérisé non relu

CONDOR

Quoi ! monsieui', vous rêvez ! et cette âme hautaine , A près tant de beaux faits, semble être encore en peine ! N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers.' Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers?

MATAMORE

Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.

CLINDOR

Eh! de grâce, monsieur, laissez-les vivre encor. Qu'ajouterait leur perte à votre renommée.^ D'ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée.'

MATAMORE

Mon armée ? Ah, poltron ! ah, traître ! pour leur mort Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, Défait les escadrons , et gagne les batailles. ]\Ion courage invaincu contre les empereurs N'arme que la moitié de ses moindres fureurs ; [qiifs, D'un seul commandement que je fais aux trois Par- Je dépeuple l'État des plus heureux monarques; La foudre est mon canon , les Deslins mes soldats : Je couche d'un revers mille ennemis à bas. D'un souflleje réduis leurs projets en fumée; Et tu m'oses parler cependant d'une armée ! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars; Je vais l'assassiner d'un seul de mes regards , Veillaque : loulefois, je songe à ma maîtresse; Ce penser m'adoucit. Va, ma colère oesse,

Et ce petit archer qui dompte tous les dieux

Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.

Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine

Qui massacre , détruit, brise, brûle, extermine;

]:t pensant au bel œil qui tient ma liberté,

Je ne suis plus quaiiiour, que grâce , que beauté.

O dieux ! eu un moment que tout vous est possible! .le vous vois aussi beau que vous étiez terrible , ¥A ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, Qu'il puisse constamment vous refuser son cœur.

M.iTAMOBE.

.Te te le dis encor, ne sois plus en alarme : Quand je veux, j'épouvante ; et quand je veux, je char- Et , selon qu'il me plaît , je remplis tour à tour [me ; Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. Du temps que ma beauté m'était inséparable , Leurs persécutions me rendaient misérable; Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer; Mille mouraient par jour à force de m'aimer : J'avais des rendez- vous de toutes les princesses ; Les reines, à l'envi, mendiaient mes caresses; Celle d'Ethiopie , et celle du Japon , Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes troublèrent; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent : J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.

CLINDOK.

Son mécontentement n'allait qu'à votre honneur.

SIATAMOBE.

Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre. Et pouvaient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs , j'en devins las; et pour les arrêter, J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui fit cesser les flammes Et riujportunité dont m'accablaient les dames : Qu'autrement ma colère irait dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des dieux. Et donnerait à Mars à gouverner sa foudre. La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre : (]e que je demandais fut prêt en un moment; Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.

Que j'aurais , sans cela , de poulets à vous rendre !

MATAMORE

De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, Sinon de... Tu m'entends? Que dit-elle de moi ?

CLINDOR

Que vous êtes des cœurs et le charme et l'effroi ; Et que si quelque effet peut suivre vos promesses , Son sort est plus heureux que celui des déesses.

MATAMORE

Écoute. En ce temps-là , dont tantrjt je parlois , Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois;

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