‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 383 sur 1093 · ADRASTE, ISABELLE · texte numérisé non relu

ADRASTE, ISABELLE

ADRASTE

Hélas ! s'il est ainsi , quel malheur est le mien ! Je soupire, j'endure, et je n'avance rien; Et malgré les transports de mon amour extrême , Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.

ISABELLE

Je ne sais pas , monsieur, de quoi vous me blâmez. Je me connais aimable , et crois que vous m'aimez ; Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence ; Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance, Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi de crédit. Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'àme, Faites-moi la faveur de croire Sur ce point Que, bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.

ADRASTE

Cruelle , est-ce là donc ce que vos injustices Ont réservé de prix à de si longs services ? VA mon fidèle amour est-il si criminel Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?

ISABELLE. [ses :

Nous donnons bien souvent de divers noms aux clio- Des épines pour moi , vous les nommez des roses; Ce que vous appelez service , affection , Je l'appelle supplice et persécution.

Chacun dans sa croyance également s'obstine. Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; El ce que vous jugez digne du plus haut prix Ne mérite , à mon gré , que haine et que mépris.

ADRASTE

IS'avoir que du mépris pour des flammes si saintes Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes!

Oui , le ciel , au moment qu'il me fit respirer, Ne me donna de cœur que pour vous adorer. Mon âme vint au jour pleine de votre idée ; Avant que de vous voir vous l'avez possédée ; Et quand je me rendis à des regards si doux , Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.

ISABELLE

Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre ; Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr : Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. Vous avez , après tout , bonne part à sa haine , Ou d'un crime secret il vous livre à la peine ; Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

ADRASTE

La grandeur de mes maux vous étant si connue , Me refuserez-vous la pitié qui m'est due ?

ISABELLE

Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus Que je vois ces tourments tout à fait superflus , Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance Que l'incommode honneur d'une triste constance.

ADRASTE

Un père l'autorise , et mon feu maltraité Enfin aura recours à son autorité.

Ce n'est pas le moyen de trouver votre compte ; Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.

ADRASTE

J'espère voir pourtant , avant la fin du jour, Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour.

ISABELLE

Et moi , j'espère voir, avant que le jour passe , Un amant accablé de nouvelle disgrâce.

ADRASTE

Eh quoi ! cette rigueur ne cessera jamais ?

ISABELLE

Allez trouver mon père , et me laissez en paix.

ADRASTE

Votre âme, au repentir de sa froideur passée. Ne la veut point quitter sans être un peu forcée; J'y vais tout de ce pas , mais avec des serments Que c'est pour obéir à vos commandements.

ISABELLE

Allez continuer une vaine poursuite.

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