‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 384 sur 1093 · L'ILLUSION, ACTE II, SCÈME VL · texte numérisé non relu

L'ILLUSION, ACTE II, SCÈME VL

ISABELLE

Ce n'est pas honte à lui , les rois en font autant , Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles rs'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.

MATAMOllE.

Vous le pouvez bien croire; et pour le témoigner, Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner; Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire : J'en jure par lui-même , et cela c'est tout dire.

ISABELLE

Ke prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur; .le ne veux point régner que dessus votre cœur : Toute l'ambition que me donne ma flamme, C'est d'avoir pour sujets les désirs de votre âme.

MATAMORE

lis vous sont tout acquis , et pour vous faire voir Que vous avez sur eux un absolu pouvoir, Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête , J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets. Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.

ISABELLE

L'éclat de tels suivants attirerait l'envie Sur le rare bonheur où je coule ma vie ; Le commerce discret de nos affections rs'a besoin que de lui pour ces commissions.

MATAMORE

Vous avez , Dieu me sauve ! un esprit à ma mode ; Vous trouvez, comme moi , la grandeur incommode. Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'ex- Je les rends aussitôt que je les ai conquis , [quis ; Et me suis vu charmer quantité de princesses , Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses.

ISABELLE

Certes , en ce point seul je manque un peu de foi. Que vous ayez quitté des princesses pour moi ! Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose !

MATAMORE, montrant Clindor.

Je crois que la Montagne en saura quelque chose. Viens çà. Lorsqu'en la Chine , en ce fameux tournoi , Je donnai dans la vue aux deux filles du roi , Que te dit-on en cour de cette jalousie Dont pour moi toutes deux eurent l'àme saisie.^

CLINDOR

Par vos mépris enfin l'une et l'autre mourut. J'étais lors en Egypte, où le bruit en courut ; Et ce fut en ce tenips que la peur de vos armes Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. Vous veniez d'assommer dix géants en un jour ; Vous aviez désolé les pays d'alentour.

Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes , l'ait passer par le feu villes, bourgs et campagnes. Et défait, vers Damas , cent mille combattants.

MATAMORE

Que tu remarques bien et les lieux et les temps! Je l'avais oublié.

ISABELLE

Des faits si pleins de gloire Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire ?

MATAMORE

Trop pleine de lauriers remportés sur les rois , Je ne la charge point de ces menus exploits.

MATAMORE, ISABELLE, CLLNDOR, page.

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