L'ILLUSION, ACTE III, SCÈNE VI
Lyse , que ton abord doit être dangereux! Il donne l'épouvante à ce coeur généreux, Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines!
T\Ion visage est ainsi malheureux en attraits; D'autres charment de loin, le mien fait peur de près.
CLINDOR
S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages. Il n'est pas quantité de semblables visages. Si l'on brûle pour toi , ce n'est pas sans sujet ; Je ne connus jamais un si gentil objet; L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleu- L'embonpoint ravissant , la taille avantageuse , [ se, Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats : Qui serait le brutal qui ne t'aimerait pas?
LYSE
De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle? Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.
CLINDOR
Vous partagez vous deux mes inclinations : J'adore sa fortune, et tes perfections.
LYSE
Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, Et mes perfections cèdent à sa fortune.
CLINDOR
Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi , Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi ? L'amour et l'hyménée ont diverse méthode ; L'un court au plus aimable, et l'autre au plus com- Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien ; [mode. Un rien s'ajuste mal avec un autre rien; VA malgré les douceurs que l'amour y déploie , Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur; l\!ais je ne puis te voir sans un peu de douleur. Sans qu'un soupir échappe à ce cœur qui murmure De ce qu'à ses désirs ma raison fait d'injure. A tes moindres coups d'œil je me laisse charmer. Ah ! que je t'aimerais , s'il ne fallait qu'aimer! Et que tu me plairais, s'il ne fallait que plaire !
LYSE
Que vous auriez d'esprit, si vous saviez vous taire.
Ou remettre du moins en quelque autre saison
A montrer tant d'amour avec tant de raison !
Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage.
Qui, par compassion, n'ose me rendre hommage,
Et porte ses désirs à des partis meilleurs.
De peur de m'accabler sous nos communs malheurs!
Je n'oublîrai jamais de si rares mérites.
Allez continuer cependant vos visites.
CLINDOa.
Que j'aurais avec toi l'esprit bien plus content !
LYSE
Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend.
CLINDOR
Tu me chasses ainsi !
LYSE
Non , mais je vous envoie Aux lieux où vous aurez une plus longue joie.
CLINDOR
Que même tes dédains me semblent gracieux!
Ah , que vous prodiguez un temps si précieux! Allez.
CLINDOR
Souviens-toi donc que si j'en aime une autre...
LYSE
C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre. Je vous l'ai déjà dit , je ne l'oublirai pas.
CLINDOE.
Adieu. ïa raillerie a pour moi tant d'appas ,
Que mon cœur à tes yeux de plus en plus s'engage,
Et je t'aimerais trop à tarder davantage.