‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 429 sur 1093 · EI-VIRE · texte numérisé non relu

EI-VIRE

Non, j'ai peint votre cœur dans une indifférence Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance , Et , sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. Ce respect l'a ravi , sa bouche et son visage M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage . Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit : « Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d'elle . « Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, « Jeunes , mais qui font lire aisément dans leurs yeux « L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. « Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage « Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image, « Et sort d'une maison si féconde en guerriers, « Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers, o La valeur de son père en son temps sans pareille , « Tant qu'a duré sa force , a passé pour merveille • ; » Ses rides sur son front ont gravé ses exploits * , « Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. « Je me promets du fds ce que j'ai vu du père; « Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire. » il allait au conseil , dont l'heure qui pressait A tranché ce discours qu'à peine il commençait; Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. Le roi doit à son fils élire un gouverneur. Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur ; Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. Comme ses hauts exploits le rendent sans égal , Dans un espoir si juste il sera sans rival : Et puisque don Rodrigue a résolu son père Au sortir du conseil à proposer l'affaii'e ^ ,

' A passé pour merveille a été excusé par l'Académie : aujourd'hui cette expression ne passerait point; elle est commune, froide, et lâche. Les premiers qui écrivirenl purement , Racine et Boileau, ont proscrit tous ces termes de mvrveillr, sans pureille , sans seconde, miracle de nos jours, soleil, etc.; et plus la poésie est devenue diflicile, plus elle est belle. (V.)

* Voyez le jugement de l'Académie , auquel nous renvoyons pour la plupart des vers qu'elle a censurés ou justiliés.

Racine se moqua de ce vers dans la farce des Plaideurs ; il y dit d'un vieux huissier :

Ses rides sar son front gravaient tous ses exploita.

Cette plaisanterie ne plut point du tout à l'auteur du Cid. (V.) Racine ne se moqua point de ce vers ; il se permit de le parodier plaisamment dans la comédie et non dans la farce des Plaideurs, comme Voltaire l'appelle; mais ou parodie de beaux vers sans avoir l'intention de s'en moquer; et si cette liberté déplut à Corneille, il fut injuste envers Racine, qui savait mieux que personne apprécier le mérite de ce grand poète. (P.) 3 Pro/)o.se/- roj7f'(>(; est encore du style comique; mais observons que le Cid fut donné d'abord sous le titre de tragi-comédie. (V.)

Page 1