I, SCENE IV
11 vous fait gouverneur du prince do Caslille.
D. DlÈGliR.
Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille .Montre à tous qu'il est juste , et fait connaître assez Qu'il sait récompenser les services passés.
LE COMTE. [sommes':
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents.
Tse parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite; La faveur l'a pu faire autant que le mérite. Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre; Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre. Vous n'avez qu'une fille , et moi je n'ai qu'un fils ; Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis : Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE
A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ; Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité. Exercez-la, monsieur', et gouvernez le prince;
Chimène avec Rodrigue. Ce n'est point jouer le Cid, c'est insulter son auteur, que de le tronquer ainsi. On ne devrait pas permettre aux comédiens d'altérer ainsi les ouvrages qu'ils représentent.
Dans le Cid de Diamanle, le roi donne la place de gouverneur de son lits en présence du comte; et cela est encore plus théâtral. Le théâtre ne reste point vide. Il semble que Corneille aurait dû plutôt imiter Diamante que Castro dans cette intelligence du théâtre.
Au reste, dans les deux pièces espagnoles, le comte de Gormas donne an soufflet à don Diègue : ce soufflet était essentiel.
Les deux pères disent à peu près les mêmes choses dans ces deux scènes et dans les suivantes. Castro, qui vint après Diamante , ne lit point difliculté de prendre plusieurs pensées chez son prédécesseur, dont la pièce était presque oubliée. A plus forte raison , Corneille fut en droit d'iuiiler les deux poètes espagnols , et d'enrichir sa langue des beautés d'une langue étrangère. (V.)
On trouvera dans le tome II Y Avertissement de J. B. Rousseau sur l'édition qu'il donna du Cid, avec les changements qu'il croyait nécessaires a la représentation. Pour ne pas surcharger le texte de Corneille, nous avons rejeté au même volume les Observations de Scudéri, les Sentiments de V Académie, et la Préface historique de "V'oltaire sur le Cid , ainsi que quelques autres pièces relatives à ce premier chef-d'œuvre de la scène française.
• Celte phrase a vieilli ; elle était fort bonne alors : il est honteux pour l'esprit humain que la même expression soit bonne en un temps et mauvaise en un autre. On dirait aujourd'hui : Tout ç/rands que sont les rois, Quelque grands que soient les rois. (V-)
' ^fettre une vanité au cœur serait aujourd'hui une mauvai^e façon de parler. Monsieur ne se dirait pas non plus dans une tragédie. (V.)
Monsieur se dirait nécessairement dans une pièce dont les personnages seraient Français. Ou en a eu l'exemple dans la tragédie de Charles IX, où non-seulement ce mot a été reçu,
LK cm, ACTE I, SCkNE V.
22 ii
Montrez-liii comme il faut rcgir uno province, Faire trembler parlout les peuples sous sa loi , Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi ; Joignez à ces vertus celles d'un capitaine : Montrez-lui comme il faut s'endurcir a la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal , Passer les jours entiers et les nuits à cheval , Reposer tout armé , forcer une muraille , Kt ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille : Instruisez-le d'exeuîple , et rendez-le parfait, Kxpliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
D. DliiGUE.
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, il lira seulement l'histoire de ma vie. Là , dans un long tissu de belles actions , Il verra comme il faut dompter des nations , Attaquer une place, ordonner une armée, Kt sur de grands exploits bâtir sa renommée.
LE COMTE
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; \ fn prince dans un livre apprend mal son devoir. Kt qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années , Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui ; l'.t ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille ; Mon nom sert de rempart à toute la Castille : Sans moi , vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Kt vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. [re Chaquejour, chaque instant, pour rehausser ma gloi- Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire : Le prince à mes côtés ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendrait à vaincre en me regardant faire ; Kt pour répondre en hâte à son grand caractère , il verrait...
.Je le sais, vous servez bien le roi.
Je vous ai vu combattre et conmiander sous moi : Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place : Knfin , pour épargner les discours superflus , Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. V'ous voyez toutefois qu'en cette concurrence (In monarque entre nous met queUpie différence.
LE COMTE
Ce que je méritais , vous l'avez emporté.
Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
LE COMTE
Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
mnisoii l'auteur ne pouvait pas en cinploji'r (rautri' sans bleswr k's convenances. (I>.)
r». DIKGUE.
Kn être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE
Parlons-en mieux , le roi fait honneur à votre âge.
Le roi , quand il en fait, le mesure au courage.
LE COMTE
Kt par là cet honneur n'était dii qu'à mon bras.
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
LE COMTE
Ne le niéritait pas! Moi .'
Vous.
~ LE COMTE
Ton impudence ' , Téméraire vieillard , aura sa récompense.
( // lui donne un soufflet. ) D. DIÈGUE, mettant Cépée à la main.
Achève, et prends ma vie après un tel affront , Le premier dont ma race ait vu lougir son front.
LE COMTE
Kt que penses-tu faire avec tant de faiblesse?
0 Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse !
LE COMTE
Ton épée est à moi ; mais tu serais trop vain , Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction , l'histoire de ta vie ; D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement.