‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 447 sur 1093 · SCÈNE VHl · texte numérisé non relu

SCÈNE VHl

D. FER>'A>D, D. DIÈGliE, CHIMÈNE, D. SANCHE, D. ARIAS, D. ALONSE.

Sire, sire, justice.

CHIMEXE '.

D. DIF.GUK.

Ah! sire, écoutez-nous.

' Le roi a grand tort de dire, C'asl assez pour ce soir, puisqu'en effet les Maures font leur descente le soir même, et que sans le Cid la ville était prise. On demande s'il est permis de mettre sur la scène un prince qui prend si mal -ses mesures. Je ne le crois pas ; la ruisou en est qu'un personnage avili ne peut jamais plaire. (V.)

Le roi peut ne pas croire le danger si pressant, il peut se tromper dans sos conjectures, sans être avili. (P.)

* Voyez comme dès ce moment les défauts précédents disparaissent. Quelle beauté dans lepoëte espagnol et dans son imitateur! Le premier motdeChimene est de demander justice contre un homme qu'elle adore : c'est peut-être la plus belle des Bituations. Quand, dans l'amour, il ne s'agil que de l'amour, cette passion n'est pas tragique. Monimeaimera-t-elleXipliares ou Pharnace? .A.nlioclius épousera-t-il Bérénice? biendesgens répondent Que m'importe? Afais Chimène fcra-t-elle couler le sang du Cid? Qui l'emportera d'elle ou de don Diègue? tous leî esprits sont en suspens, tous les cœurs sont émus. (V.)

CHIMENE

Je me jette à vos pieds.

J). niÈGUE.

.l'embrasse vos genoux.

CHIMÎiNE.

Je demande justice.

Entendez ma défense.

CHIMÈNE

D'un jeune audacieux punissez l'insolence : 11 a de votre sceptre abattu le soutien , 11 a tué mon père.

Il a vengé le sien.

CHIMÈNE

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

Pour la juste vengeance il n'est point de supplice.

D. FERNAND

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte.

( à D. Diègue. ) ^'ous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.

CIIIMÈNE.

Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles , Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles , Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux ' De se voir répandu pour d'autres que pour vous , Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu , sans force et sans couleur ; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire , la voix me manque à ce récit funeste ; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

D. FERNAND

Prends courage, ma fille , et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

CHIMÈNE

Sire , de trop d'honneur ma misère est suivie.

Je vous l'ai déjà dit , je l'ai trouvé sans vie ;

Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir %

' Scudéri ne reprit point ces hyperboles poétiques qui, n'étant point dans la nature , alfaiblissent le pathétique de ce discours. C'est le poêle (|ui dil (|ue ce sa n;/ /urne de courroux; ce n'c.^t pas assurément Chimène : on ne parle pas ainsi d'un pcre mourant. Scudéri, beaucoup plus accoutumé que Corneille à ces lifiures outrées et puériles , ne remarqua pas même en autrui , tout éclairé qu'il était par l'envie , une faute qu'il ne sentait pas dans lui-même. (V.)

^ Les connaisseurs sentent qu'il ne fallait pas même que Cliimene dit, pour mieux tn'émouvoir. Elle doit être si émue,

LE CIO, ACTE lîl, SCÈ.^E !.

Son sang sur la poussière écrivait mon devoir ' ; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite ftie pariait par sa plaie, et hâtait ma poursuite; Kt , pour se faire entendre au plus juste des rois , l^ar cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire , ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence ; Que les plus valeureux , avec impunité , Soient exposés aux coups de la témérité ; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire , Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Tin si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Kteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Knlin mon père est mort, j'en demande vengeance , Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un honnne de son rang ; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne ; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.

D. FERNAND

Don Diègue , répondez.

Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie! Et qu'un long fige apprête aux hommes généreux. Au bout de leur carrière, un destin malheureux ! Moi , dont les longs travaux ont acquis tant de gloire , Moi , que jadis partout a suivi la victoire , .Te me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu , Pvccevoir xm affront et demeurer vaincu. Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Kl tous vos ennemis, ni tous mes envieux. Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux , .Taloux de votre choix , et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge. Sire , ainsi ces cheveux blanchis sous le barnois. Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois , Ce bras , jadis l'effroi d'une armée ennemie , Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie. Si je n'eusse produit un fils digne de moi , Digne de son pays et digne de son roi. il m'a prêté sa main, il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment,

f|u'ilnefaiitpas(iu'elleprcleauxctioscs inanimées lu dessein de la louelier. (V.)

' I, 'espagnol dit , parlait par m plaie : vous voyez que ces ligures recherchées soni dans rnrlKlnal espagnol. C'étail l'esprit du lerniis , c'était le faux brillant du Mariui et de tous les aulcurs. (V.)

Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : Quand le bras a failli , l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débals, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimcne se plaint qu'il a tué son père, II ne l'eut jamais fait si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène : .Te n'y résiste point, je consens à ma peine; Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret, Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

D. FERNAND

L'affaire est d'importance, et, bien considérée , ]\îérite en plein conseil d'être délibérée. Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son fds. Je vous ferai justice.

CHIMÈINE.

Il est juste , grand roi , qu'un meurtrier périsse.

D. FERNAND

Prends du repos , ma fille, et calme tes douleurs.

CniMÈNE.

M'ordonnei' du repos , c'est croître mes malheurs ' .

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