‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 467 sur 1093 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

CHIMÈNE, ELVIRE

CHIMÈNE

Elvire, que je souffre! et que je suis à plaindre!

Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre ;

Aucun vœu ne m'échappe où j'ose consentir;

Je ne souhaite rien sans un prompt repentir.

A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes :

Le plus heureux succès me coûtera des larmes ;

Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,

Mon père est sansvengeance, ou mon amant est mort.

ELVIRE

D'un et d'autre côté je vous vois soulagée ^ : Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; Et quoi que le destin puisse ordonner de vous , Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.

CHIMÈNE

Quoi ! l'objet de ma haine , ou de tant de colère ! L'assassin de Rodrigue, ou celui de mon père! De tous les deux côtés on me donne un mari Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri. De tous les deux côtés mon âme se rebelle.

' Chimcnc , qui arrive à la place de Tiiilnnle sans la voir, et (|ui pourrait aussi bien ne pas paraître sur le théâtre que s'y montrer, ne fait iei (|ue renouveler ee défaut dont nous avons tant parié, qui consiste dans l'interruplion des scènes; défaut , encore une fois , qui n'était pas reconnu dans le cLaos dont Corneille a tiré le tliéàlre. (V.)

' Les raisonnements d'Klvire, dans celte scène, semblent un peu se contredire. D'alwrd elle dit à Chimène qu'e//c *t>ni soiiliKjéedes deux côtés. Ensuite :

Kt nous verrons dii ciel l'équitable courroux

Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour rpoux.

II est probable que cesraisonnenientsd'F,lvirecontriJ)Ui'nlun peu à refroidir celte scène; mais aussi i!seonliil)uentbeau(>)up à laver Chimène de l'affront que les crilicjues injustes lui ont fait de se conduire en (iile dénaturée; car lespeclateurest du parti d'Klvire contre Chimène; il Irou.e, comme Elvire, que Cliiinéne en a fait assez , et qu'elle doit s'en remettre à l'événs» nient du combat. (V )

.Je crains plus que la mort la lui de ma querelle. Allez, vengeance, amour, qui troublez mes espiits, Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix : Kt loi , puissant moteur du destin qui m'outrage , Termine ce combat sans aucun avantage, Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

ELVIRE

Ce serait vous traiter avec trop de rigueur.

Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice.

S'il vous laisse obligée à demander justice,

A témoigner toujours ce haut ressentiment,

Kt poursuivre toujours la mort de votre amant.

IMadame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,

Lui couronnant le front, vous impose silence;

Que la loi du combat étouffe vos soupirs ,

Kt que le roi vous force à suivre vos désirs.

CHIMÈNE

Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende .^

I\Ion devoir est trop fort, et ma perte trop grande;

Kt ce n'est pas assez , pour leur faire la loi,

Que celle du combat et le vouloir du roi.

11 peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine ,

!\lais non pas avec lui la gloire de Chimène ;

Kt , quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis.

Mon honneur lui fera mille autres ennemis.

ELVIRE

Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange , Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge. Quoi ! vous voulez encor refuser le bonheur De pouvoir maintenant vous taire avec honneur? Que prétend ce devoir , et qu'est-ce qu'il espère ? Ka mort de votre amant vous rendra-t-olle un père? Kst-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur? Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur? Allez, dans le caprice oij votre humeur s'obstine, Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine; Kt nous verrons du ciel l'équitable courroux Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.

CHIMÈNE

Klvire, c'est assez des peines que j'endure. No les redouble point par ce funeste augure. Je veux , si je le puis , les éviter tous deux ; Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux : Non (|u'une folle ardeur de son côté me penche ; Mais, s'il était vaincu , je serais à don Sanche. Cette a|)préhension fait naître mon souhait... Que vois-je! malheureuse! Klvire, c'en est fait.

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