SCÈNE VII
I). FERNAND, D. DIÊGUE, D. ARIAS, D. RO- DRIGUE, D. ALONSE, I). SANCHE, L'IN- FANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
l'infante.
Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.
' Quel devoir rappelle auprès (lu roi, aulempsdececoniljal? <V )
D. RODRIGUE
Ne vous offensez point , sire , si devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux. Je ne viens point ici demander ma conquête ; Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête ' , ' IMadame ; mon amour n'emploua point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du roi. Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père , Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux , Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, Des héros fabuleux passer la renommée ? Si mon crime par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre, et puis tout achever : Mais si ce fier honneur , toujours inexorable , Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, N'armez plus contre moi le pouvoir des humains; Ma tête est à vos pieds , vengez-vous par vos mains ; Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible, Prenez une vengeance à tout autre impossible ; Mais du moins que ma mort suffise à me punir. Ne me bannissez point de votre souvenir; Et, puisque mon trépas conserve votre gloire , Pour vous en revancher conservez ma mémoire ' , Et dites quelquefois, en déplorant mon sort : « S'il ne m'avait aimée, il ne serait pas mort. »
CHIMÈNE
Relève-toi , Rodrigue. Il faut l'avouer, sire , Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire. Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr; Et quand un roi commande on lui doit obéir. Mais , à quoi que déjà vous m'ayez condamnée , Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée ? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort , Toute votre justice en est-elle d'accord.^ Si Rodrigue à l'I^tat devient si nécessaire. De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire. Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel ^?
' Rodi if^ue aoffert sa tète si souvent, que celle nouvelle offre ne peut plus produire le mênif! effet. Les personnages doivent toujours conserver leur car.K^ère, mais non pas dire toujours les mêmes choses. L'unité de caractère n'est belle que par la varlclè des idées. (V.)
' Im mot de revancher est devenu bas ; on dirait aujourd'hui piiir m'en récompenser. (V.)
Les comédiens devraient adopter ces corrections de Voltaire, (lui .sont la plupart très-heureuses. (P.)
3 II semble que ces derniers beaux versqueditChimènelajus t ilicnl entièrement. Elle n'épouse point le Cid ; elle fait nK-Hii; des remontrances au roi. .l'avoue que je ne con(;ois pas comment on a pu l'accuser d'indécence, au lieu de la plaindre et de l'admi rer. Klle dit, à la vérité, au roi : C'est à moi d'oheir; mais elle ne dit point : J'obéirai. Le spectateur sent l)ieH pourtant qu'elle
EXAMEiN DU CID.
D. FERNAND
Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui semblait d'abord ne se pouvoir sans crime. Rodrigue t'a gagnée , et tu dois être à lui. Mais , quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui , Il faudrait que je fusse ennemi de ta gloire Pour lui donner si tôt le prix de sa victoire. Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui , sans marquer de temps , lui destine ta foi. Prends un an , si tu veux , pour essuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les IMaures sur nos bords, Renversé leurs desseins , repoussé leurs efforts, Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, Conmiander mon armée, et ravager leur terre. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi ; Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle : Reviens-en , s'il se peut , encor plus digne d'elle ; Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, Qu'il lui soit glorieux alors de t' épouser.
D. RODRIGUE
Pour posséder Chimène, et pour votre service. Que peut-on m'ordonnerque mon bras n'accomplisse.^ Quoi que absent de ses yeux il me faille endurer, Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.
D. FERNAND
Kspèrc en Ion courage , espère en ma promesse ; l'A possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
obéira; cl c'est vn cela, ce me semijle, que consiste la bcaulé (lu dénoiimenf.
I,a réponse (lu roi et les derniers vers rju'il prononce achèvent (le jusiilii'r Corneille. Comment pouvait-on dire ((ue Chimène était une fille dénaturée, (juand le roi lui-même n'espère rien pour Rodrigue ((ue du temps , de sa protection et de la valeur de C(' héros? (V.)
Ce (ju'on peut reprocher avec raison à Corneille, c'est 1° le 1 oie de rinfaiile,(iuialedoul)leinconvénient d'être absolument inutile, et de v('nir se mêler mal à propos aux situations les plus intéressantes.
2" L'imprudence du roi de Caslille, qui ne prend aucune mesure j)our prévenir la descente des Maures, quoi(|u'il en soit instruit à tentps, et ()ui, par conséquent, joue un rôle peu dif^ne d(! la royauté.
;} ' L'invraisemblance de la scène où don Sanclie apporte son épéc! à Chimène, qui se persuade (|U(! Rodrif^ue est mort, et persiste dans une méprise beaucoiq) trop prolong(''e , et dont un seul mot pouvait la tiriT. On voit ([ue rautcur s'est servi de ce moyen forcé pour amener le désespoir de Chimène jusqu'à l'aveu public de son amour pour Rodrij^ue, et affaiblirainsi la résistance ([u'elle oppose au roi, qui veut l'uniràson amant. Mais il ne parait pas (lue ce ressort fut nécessaire; et la passion de Chimène était suflisanunent connue.
4" La violation fréquente de celte règle essentielle qui défend de laisser Jamais la scène vide, et ((ue les acteurs entrent elsortent sans m- parler ou sans se voir.
n" La monotonie (|ui se fait sentir dans toutes les scènes entre Chimène et RodriniK", où ce dernier offre contimiellernent de mourir. J'ignore si , dans le plan de l'ouvrage , il était possible
Pourvaiiicre un point d'honneur quicombatconlrc toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.
EXAMEN DU CID
Ce poëHiea tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a donné sa représentation. Bien (pic ce soit cehii de tous mes ouvrages réguliers où je me suis perniis le plus de licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux ([ui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans ([u'il li('ut sa place sur nos tliéAlres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont rien fait voir (pu en ait elïacé l'éclat. Aussi a-t-il les deux grandes conditions que deniaiido Arislote aux liagédies parfaites, et dont l'asseuiblage se rencontre si rarement chez les anciens ni chez les modernes; il les assemble nième plus fortement et plus noblement «pie les espèces que peso ce philosophe. Une maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant, qu'elle tremble d'oijlenir, a les passions plus vives et plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et son fils, un frère et sa sœur; et la haute vertu dans un naturel sensible à ses passions, qu'elle dompte sans les affaiblir, et à qui (;lle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a quehiiie chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que celle médiocre bonté, capable d'une faiblesse, et nK^me d'im crime, où nos anciens élai(înt contraints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois et des [)rinces dont ils faisaient leurs lu'îros, afin (pie ces taches et ces forfaits défigurant ce qu'ils leur laissaient de vertu , s'accommodât ' au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et
de faire autrement : j'avouerai aussi que Corneille a mis beaucoup d'esprit et d'adresse à varier, autant qu'il le pouvait , par les tiétails , cette uniformité de fond ; mais enlin elle se fait sentir, et Voltaire ajoute, avec raison, que Rodrigue, offrant toujours sa vie à sa maîtresse, a une tournure un peu trop romanesque.
Voilà, ce me scml)le, les vrais défauts qu'on peut hlànier dans la conduit(! du Cid : ils sont assez graves. Remar(|uons pourtant (ju'il n'y en a pas un (jui soit capital, c'est-à-dire qiù fasse crouler l'ouvrage par les fondements , ou qui détruise l'intérèt ; car un nMe inutile peut être retranché , et nous en avons plus d'un exemple. Il est possible, à toute force, que le roi de Castille manque de prudence cl de précaution , et (|ue don Sanclie, étourdi de l'emportemont de Chimène, n'ose point l'interrompre pour la détromper : ce sont des invraisemblances , mais non pas des absurdités.
Concluons que, dans le Cid, le choix du sujet, que l'on a blâmé, est un des grands mérites du poète. C'est à mon gré le plus beau, le plus intéressant que Corneille ait Irailé. Qu'il l'ait pris à (Juillein de Castro , peu importe : on ne saurait trop répéter (pie prendre ainsi aux étrangers ou aux anci('ns pour enrichir sa nation , sera toujours un sujet de gloire et non pas de reproche. (L\ H.)
> Sans chercher à Juslilicr l'emploi de ces verbes au singu-
EXAMEN DU CID
fortifiât l'horreur qu'ils avaient conçue de leur domination et de la monarchie.
Rodrifiue suit ici son devoir sans relâcher de sa passion : Chimène fait la même chose h son tour, sans laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là ; et si la présence de son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est ime glissade dont elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connaît si bien sa faute, (pi'elle nous en avertit; mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est |)oinl besoin qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souflrir l'entretien de son amant après qu'il a tué son père; elle a\oue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire qu'elle veut bien (ju'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son .imour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du roi. S'il lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces paroles :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix ,
elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même moment ; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son amour j tout ensemble, et demande au ciel que ce combat se ter- i mine |
Sans faire aucun des deux , ni vaincu ni vainqueur.
Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Ro- j drigue, de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de , l'aversion, c^la ne détruit point la protestation qu'elle a { faite un peu aujKiravant que, malgré la loi de ce combat, ! et les promesses que le roi a faites à lîodriguc, elle lui fera | mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand éclat même ([u'elle laisse faire à son amour après qu'elle le | croit mort, est suivi d'une Ofiposition vigoureuse à l'exécu- j tion de cette loi (}ui la donne à son amant , et elle ne se tait i «(u'après «jue le roi l'a diflérée, et lui a laissé lieu d'espérer ! qu'avec le temps il y i)ourra survenir (juclque obstacle. Je i sais bien que le silence passe d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois parlent, c'en est j une de contradiction : on ne manque jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen ( «le leur contredire avec le respect qui leur est du , c'est de | se laire , quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ! ne puisse remettre à s'excuser de leur obéir lorsque le temps eu sera venu , et conserver cependant une espérance Ié4;itime d'un empêchement qu'on ne peut encore déterininénieiit prévoir. '
Il est vrai que, dans ce sujet, il faut se contenter de tirer ]
K<tdri^ii(; de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage j avec Chimène. Il est historique, et a plu en son temps;
mais bien sûrement il déplairait au notre; et j'ai peine à I
liiT, nous ferons remarquer (|ue nous donnons la phrase de OorncilU-lellequ'elle se trouve dans toutes les édiUons pul>Uees de sou vivant
voir que Chimène y consente chez l'auteur espagnol , Wen qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie ([u'd en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet : et ce n'était que par là que je pouvais accorder la bienséance du tliéâtre avec la vérité de l'événement.
Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse ont quelque chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; la rigueur du devoir voulait qu'elle refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet au lieu de l'écouter : mais permettez-moi de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, « que leur conversation est remplie « de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont pas connu ce « défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré. » J'irai plus outre, et dirai que presque tous ont souiiaité que ces entretiens se flssent ; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors que ce malheureux arnant se présentait devant elle, il s'élevait un certam frémissement dans l'assemblée, qui marquait une curiosité merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avaient à se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit « qu'il y adesabsur- « dites qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espé- « rer qu'elles seront bien reçues ; et il est du devoir du poète, « en ce cas, de les couvrir de tant de bi iilants, qu'elles " puissent éblouir. » Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes fort aflligées; mais, outre que je n'ai fait que la paraphraser de l'espagnol , si nous ne nous permettions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettraient dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser rien, cette offre que fait Rocbigue de son épée à Chimène, et cetle protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me plairaient pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci. La première est dans l'original esjiagnolj et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur; mais je ferais scrupule d'en étaler de pareilles à l'avenir sur notre théâtre.
J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'infante et le roi; il reste néamnoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce dernier agit, qui ne paraît pas assez vigoureuse , en ce qu'il ne fait pas arrêter le comte après le soufllet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don Fernand étant le premier roi dcCastille, et ceux qui en avaient été maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'était peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume pour le pouvoir faire. Chez don Guillem de Castro, qui a traité ce sujet avant moi, et qui devait mieux coiuiaître que moi (juelle était l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufllet se donne en sa présence et en celle de deux ministres d'Étal, qui lui conseillent, après que le comte s'est retiré fièrement et avec bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'aims
EXAMEN DU CID
dans les Asluries, qui se pourraient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son État est environné : ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans bruit, et recoiiiniande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien l'onde aie faire agir [ilus mollement qu'on ne ferait en ce temps-ci, où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter (joiiit l'alarme, de nuit, dans sa ville, sur l'avis incertain (ju'il a du dessein des Maures, pu is<iu'on faisait bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser tout faire à lîodrigue. La loi du combat ([u'il projiose à Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu le <lire, parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela parait en ce qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition n'aura point de lieu.
Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre Iieures presse trop les incidents de cette pièce. La mort du comte et l'arrivée des Maures s'y pouvaient entre-suivre d'aussi [)rès qu'elles font, parce que cette arrivée est une surprise •lui n'a point de communication, ni de mesures à prendre avec le reste ; mais il n'en va pas ainsi du combat de don Sanche, dont le roi était le maître, et pouvait lui choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avait assez fatigué Rodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours de repos, et même il y avait quelfpie apparence qu'il n'en était pas échappé sans blessures, quoique je n'en aie rien dit, par<;e qu'elles n'auraient fait ([uc imire à la conclusion de l'action.
Celle même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au roi la seconde fois. Elle l'avait fait le soir d'auparavant, et n'avait aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le roi , dont elle n'avait encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne pouvait encore diie qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui aurait donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser de nouveau; mais les vingt et (juatre heures ne l'ont pas permis; c'est l'incounnodilé de la règle. Passons à c«lle de l'unité de lieu , qui ne m'a pas donné moins de gène en celle pièce.
Je l'ai placé dans Séville , bien ([uc don Fernand n'en ail jamais été le maître; et j'ai élé obligé à cette falsilicalion , pour former (|uelfpie vraisenddance à la descente des Maïues, dont l'armée ne pouvait venir si vile par terre que par eau. Je ne voudrais pas assurer toutefois que le llux de la mer monte effectivement jusipic-là; mais, comme dans notre Seine, il fait encore plus de ciiemin (pi'il ne lui en faut faire sur le Giiadalquivir pour baltre les murailles de cette ville, cela peut sufliie à fonder (piehpie probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point élé sur le lieu même.
Celle anivi'-e des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut, que j'ai marqué ailleurs, qu'ils se présentent d'eux mêmes, sans être a()p(;lés dai:s la pièce directement ni indireclenieat par aucun acteur du (iremier adc. Ils onl plus de
justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol. Rodiigue n'osant plus se montrer à la com, les va combattre sur la frontière, et ainsi le premier acteur les va chercher, et leiu- donne place dans le poème; au contraire do ce <iui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fêle exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'inqwrtance qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie.
Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général : mais le lieu particulier change de scène en seine, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières du premier acte , il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes. Le comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue; mais, après le soufllet reçu, don Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant (jue son fils survienne , qu'il ne soit tout aussitôt environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il serait plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'espagnol, pour laisser aller ses sentiments en iib(!rté; mais, en ce cas, il faudrait délier les scènes comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire qu'il faul cpiclquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement ce (jui ne s'y peut représenter. Deux personnes s'y arrêlent jtour parler, et quelquefois il ftuit présumer qu'ils niarchenl, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, pane «pi'ils échapperaient aux yeux avant que d'avoir jui dire ce (ju'il est nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi , par une fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le comte, sortant du palais du roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés devant la maison de ce iremier lorsqu'il reçoit le soufllet (]ui l'oblige à y eiilrer pour y chercher du secours. Si celle fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publicpK!, et disons que le concours du peui>le autour d(! lui après celle offense, et les offres de service ((ue lui fimt les premiers amis qui s'y rencontrent, sont des circonstances, que le roman ne doit pas oublier; mais que ces menues aciions ne servant de rien à la principale, il n'est jias besoin' <pie le poète s'en embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense jiar ces vers :
Hoc amct, hoc spcrnal promissi carmin is aiiclur ; Plcraquc negliyat.
El ailleurs,
Sempcr ad eventum festituit.
C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acle, de donner à don Diègue, i)our aide à chercher son fils, aucun des cin(| cents amis qu'il avait chez lui. Il y a grande apparence (pie (piehpies-uns d'eux l'y accompagnai(;nl, et même <pie quelques autres le cherchaient pour lui d'un autre côié; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puiscpie celui (pi'ils acconq)agnent a seid tout rinlérêt à l'action, <cs sortes d'accompayiemenls, dis» je,
(j;il toiijoilrs mauvaise grâce au tliéâtre, et tl'aulant plus ([ue les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle i>osfure tenir.
Les funérailles du comte étaient encore une chose fort eniharrassanle, soit qu'elles se soient faites avant la fln de la pièce, soit que le corps ait demeuré en présence dans son hùtel , attendant qu'on y donnât ordre. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre soin, eiit rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagination par mou silence, aussi bien que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler ; et je m'assure que cet artifice m'a si bien réussi , «pie |>eude personnes ont pris garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant emporter leurs esprits àcequ'ilsontvuetentendudepathéti(picenccpoëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur c«s deux considérations.
J'achève [)ar une remarque sur ce que dit Horace, que
EXAMEN DU CID
ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend (lue par un récit ' .
C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du comte, afin d'acquérir et conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs , si nécessaire pour réussir au théâtre. L'hidignité d'un affront fait à un vieillard , chargii d'années et de victoires, les jette aisément dans le i>arli de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au roi tout simplement sans aucune narration touchant*, n'excite point en eux la commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang , et ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé, par ce qu'il devait à son honneur, d'en venir à cette extrémité, malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.
' Segniiis irritant aitimos dcmissa per aurern , Quam qitte sunt oculis suhjecla Jidclibus.
De Arle poetica, v. 180.