‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 474 sur 1093 · SABINE • , JULIE · texte numérisé non relu

SABINE • , JULIE

SABINE

Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur; Elle n'est que trop juste en un si grand malheur : Si près de voir sur soi fondre de tels orages * , J/éhranlement sied bien aux ])lus fermes courages; Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu Ne saurait sans désordre exercer sa vertu. Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,

' Corneille, dans l'examen des Horaccs, dit que le personnage de Sabine est heureu.sement inventé, mais qu'il ne sert pas plus à l'action que l'infante à celle du Cid.

Il est vrai que ce rôle n'est pas nécessaire à la pièce; mais j'ose ici èlre moins sévère que Corneille : ce rôle est du moins incorporé <i la tragédie; c'est une femme qui tremble pour son mari et pour son frère. Elle ne cause aucun événement , il ei>t vrai; c'est un défaut sur un théâtre aussi perfectionné que le notre; mais elle prend part à tous les événements , et c'est beaucoup pour un temps ou l'art commençait à naître.

Observez que ce personnage débite souvent de très-beaux vers, et (ju'il fait l'exposition du sujet d'une manière très-intéressante et tres-noble.

Mais observez surtout que les beaux vers de Corneille nous enseignèreut à discerner les mauvais. Le goût du public se forma insensiblement par la comparaison des beautés et des défauts. On désapprouve aujourd'hui cet amas de sentences, ces idées générales retournées en tant de manières, l'ébranlement qui sied aux fermes courages, l'esprit \itplus mule, le moins ahallu : c'est l'auteur gui parle , et c'est le personnage qui doit parler. (V.)

* Sipréxdevoir n'est pas français : près rfe veut un subslanlif : prés de la ruine, prés d'ilre ruiné. ( V.)

Il n'e.st pas vrai que près de ne puisse précéder un verbe ; no» meilleurs écrivains en offriraient plusieurs exemples; et, par une coniradiclion singulière, Voltaire le prouve lui-même par les exemples dont il s'appuie. Si près d'être ruiné : dire n'est-il pas un verbe? (P.)

lie trouble de mon cœur ne peut rien sur mes lar- Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, [mes', ]\Ia constance du moins règne encor sur mes yeux : Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme * , Si l'on fait moins qu'un homme , on fait plus qu'une Commander à ses pleurs en cette extrémité, [femme ^; C'est montrer pour le sexe assez de fermeté.

JULIE

C'en est peut-être assez pour une âme commune

Qui du moindre péril se fait une infortune;

Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux ;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

Les deux camps sont rangés au pieddenosouirailii »,

Mais Rome ignore encor comme on perd des batail-

Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir : [les.

Puisqu'elle va combattre , elle va s'agrandir.

Bannissez , bannissez une frayeur si vaine ,

Et concevez des vœux dignes d'une llomaine.

SABLNE.

Je suisRomaine, hélas! puisque Horace est Romain ;

J'en ai reçu le titre en recevant sa main;

Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée ,

S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née.

Albe , où j'ai commencé de respirer le jour,

Albe , mon cher pays, et mon premier amour 4 ;

Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte .

Je crains notre victoire autant que notre perte.

Rome , si tu te plains que c'est là te trahir,

Fais-toi des ennemis que je puisse haïr *.

Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre.

Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,

Puis-je former des vœux , et sans impiété

Importuner le ciel pour ta félicité ?

Je sais que ton État, encor en sa naissance,

Ne saurait , sans la guerre , affermir sa puissance ;

Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins

Ne le borneront pas chez les peuples latins;

Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre,

' Un trouble qui a du pouvoir sur des larmes : cela est louche et mal exprimé. (V.)

* Quand on arrête là ne serait pas souffert aujourd'hui : c'eit une expression de comédie. (V.)

Celte expression, quoique simple, n'a rien de choquant, et nous no savons pourquoi Voltaire veut la reléguer dans la comédie. (P.)

* Celte petite distinction , »îo/;is çîi'wn homme, plus qu'une femme, est trop recherchée pour la vraie douleur.

Elle revient encore une troisième fois à la charge pour dire qu'elle ne pleure point. (V.)

4 Voyez comme ces vers sont supérieurs à ceux du commencement : c'est ici un sentiment vrai; il n'y a point là de lieux communs, point de vaines sentences, rien de recherche, ni dans les idées, ni dans les expressions. Allé, mon cher pays, c'est la nature seule qui parle : cette comparaison de Corneille avec lui-même formera mieux le goût que toutes les dissertations et les poétiques. (V.)

^ Ce vers est resté en proverbe. (V.)

Page 1