HORACE, ACTE I, SCÈNE I
Va que lu n'en poux voir l'effet que par la giiorrc :
T>ion loin de nj'opposer à cette iiol)le ardeur
Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur,
.le voudrais déjà voir tes troupes couronnées ,
D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons ;
Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;
Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule,
Mais respecte une ville à qui tu dois Roniule.
Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
ïu tiens ton nom, les murs, et tes premières lois.
Albe est ton origine; arrête, et considère
Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
'J'ourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ;
Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;
Et, se laissant ravir à l'amour maternelle ■ ,
Ses vœux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.
JULIE
Ce discours me surprend , vu que depuis le temps ' Qu'on a contre son peuple armé nos combattants , Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance, .l'admirais la vertu qui réduisait en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolais au milieu de vos plaintes , Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes ^.
SABINE
Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats, Trop faibles pour jeter un des partis à bas-*. Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine , Oui , j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret , Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; VA si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, Quelque maligne joie en faveur de mes frères ^ ,
' Cette phrase est équivoque , et n'o.st pas française. Le mot dfi ravir, quand il s'iRiùliejoie, ne prend point un datif : on n'est point ravi <i quelque cho.se ; c'est un solécisme de phrase. (V.)
* Ce Vît que est une expression peu noble, même en prose : .s'il y en avait beaucoup de pareilles, la poésie serait basse et rampante : mais jusqu'ici vous ne trouvez guère que ce mot indigne du .style de la tragédie. (V. )
3 On ne fait pas une crainte, on la cause, on l'iaspire, on l'excite, on la lait naitre. (V.)
4 Jetvr à bas est une expression familière qui ne serait pas même admise dans la prose. Corneilh; n'ayant aucun rival qui écrivit avec noblesse, se permettait ces négligences dans les petites choses , et s'abandonnait à son*énie dans les grandes. ( V. )
5 La joie des succès de sa patrie et d'un frère peut-elle être appelée malir/ne? Elle est naturelle : on pouvait dire, 7inc scrrHe. joie en faveur de mc.i frères. Ce mot de malir/iiejoie rsl bien plus à sa place dans ces deux admirables vers de la ^tort de Pompée :
t'ne maligne joie en son coeur s'élcTait, Dont sa (tloirc indignrc a peine le sauvait.
! Soudain , pour l'étouffer rappelant ma raison ,
J'ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison. ; Mais aujourd'hui qu'il fautque l'imeou l'autre tombe, Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe , [ Et qu'après la bataille il ne demeure plus j Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, 1 J'aurais pour mon pays une cruelle haine , ! Si je pouvais encore être toute Romaine , ; Et si je demandais votre triomphe aux dieux, I Au prix de tant de sang qui m'est si précieux ■ . j Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un honnne : I .Te ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome ; j Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, j Et serai du parti qu'affligera le sort. j Égale à tous les deux jusques à la victoire * , j Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloij Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs, "[.•e; I Mes larjnes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs K -
1 Qu on voit naître souvent de pareilles traverses •<,
j En desesprils divers, des passions diverses! /
j Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement! v] fO»^^^
i Son frère est votre époux , le votre est son amant :
I Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre
! Son sang dans um armée , et son amour dans l'autre.
1 Lorsque vous conserviez un esprit tout romain ,
I Le sien irrésolu , le sien tout incertain ,
j De la moindre mêlée appréhendait l'orage,
j De tous les deux partis détestait l'avantage ,
j Au malheur des vaincus donnait toujours ses pîeurs.
j Et nourrissait ainsi d'éternelles douleurs.
I Mais hier, quand elle sut qu'on avait pris journée '■ ,
! Et qu'enfin la bataille allait être donnée,
! Une soudaine joie éclatant sur son front...
Il faut toujours avoir devant les yeux ce passage de Boileau . D'un mut mis en sa place enseigna le pouvoir.
C'est ce mot projjre qui (iislingue les orateurs et les poi'fes de ceux qui ne sont que diserts et versificateurs. (V. )
" Ce n'est pus ce tant qui est précieux , c'est le saucj ; c'est au, prix d'un sang qui m'est si précieux. Le tant est inutile, et corrompt un peu la pureté de la phrase et la beauté du vers ; c'est une très-petite faute. (V.)
2 Éf/alc à n'est pas français en ce sens. L'auteur veut dire juste envers tous les deux ; ear Sabine doit être juste, et non pas indifférente. ( V. )
•* Elle ne doit pas haïr son mari, ses frères, .s'ils sont victorieux ; ce sentiment n'est pas permis : elle devrait plutôt dire sans haïr tes vainqueurs. (V. )
4 Le lecteur se sent arrêter à ces deux vers : ces de des embarrassent l'esprit. Traverses n'est point le mot propre : les passions ici ne sont point (/(ï'crsfs. Sabine et Camille se trouvent dans une situation à peu prés semblable. Les<!ns de; l'auteur est probablement que tes niâmes malheurs produisent quelquefois des sentiments différents. (,V. )
5 On prend jour, et on ne prend poinl journée, parce que jour si^uU'ye temps , et que .yo«r«ce signifie batailk.LsLJrmruùo d'Ivry , la journée de J'ontenoy. ( V. )
SABINE
Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt ! Rier dans sa belle humeur elle entretint Valère ' ; Pour ce rival , sans doute , elle quitte mon frère ^ ; Son esprit , ébranlé par les objets présents ^ ; Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. Mais e.KCUsez Tardeur d'une amour fraternelle; Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle : .le forme des soupçons d'un trop léger sujet^^ ..^, Près d'un jour si funeste on change peu d'objet. ■i Les âmes rarement sont de nouveau blessées ; Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées : Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, ISi de contentements qui soient pareils aux siens 5.
JULIE
Les causes , comme à vous , m'en semblent fort obs- Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. [cures. C'est assez de constance en un si grand danger Que de le voir, l'attendre , et ne point s'affliger ; ISIais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.
SABINE
Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie^. Essayez sur ce point à la faire parler 7 , Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.
' Hier, comme on l'a déjà dil, est toujours aujourd'hui de deux syllabes : la prononciation serait trop gênée en le faisant d'une .seule, comme s'il y avait lier. Belle humeur ne peut se dire que dans la comédie. (V.)
2 Saliine ne doit point dire que sans doute Camille est volage et Inlidéle , sur cela seul que Camille a parlé civilement à Valère , et paraissait être dans sa belle humeur. Ces petits moyens , ces soupçons , -peuvent produire quelquefois de grands mouvements et des intérêts tragiques , comme la méprise peu vraisemblable d'Acomat dans la tragédie de Bajazet. Le plus léger incident peut causer de grands troubles : mais c'est ici tout le contraire; il ne s'agit que de savoir si Camille a quitté Curiace pour Valère.
Sar de trop vains objets c'est arrêter la vue.
Cela serait un peu froid, même dans une comédie. (V. ) ^ Ces deux vers appartiennent plutôt au genre de la comédie qu'à la tragédie. (V. )
i Ces mots font voir que l'auteur sentait que Sabine a tori ; mais il valait mieux supprimer ces soupçons de Sabine que \ouloir les justilier, puisque en effet Sabine semble se contredire en prétendant que Camille a sans doute quitté son frère, et en disant ensuite que les âmes sont raniment blessées de nouveau. Tout cet examen du sujet de la Joie de Camille n'est nullement héroïque. (V. )
^ Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens.
Ni de conteutemcuts qui suicut pareils aux siens ,
sont de la comédie de ce temps-là. L'art de dire noblement les petites choses n'était pa.s encore trouve. ( V. )
*' Ce tour a vieilli : c'e.stun malheur pour la langue; il est vif et naUirel,et mérite, je crois, d'être imité. (V.)
7 On essaie rfc , on s'essaie «.Ce vers d'ailleurs est trop comique. (V.) — Corneille pouvait également employer le de sans nuire à son vers. L'usage apparemment permettait alors l'un et raulic. Ce vers n'est pas trop eoinii|ue ; il est trop familier. ( P. )