HORACE, ACTE I, SCENE II
Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie' : J'ai honte de montrer tant de mélancolie , Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs *.
SCEJNE IL
CAMILLE, .TULIE.
CAMILLE
Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne^! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne. Et que, plus insensible à de si grands malheurs , A mes tristes discours je mêle moins de pleurs.' De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ; Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée. Je verrai mon amant, mon plus unique bien 4, Mourir pour son pays , ou détruire le mien ; " Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs , ou digne de ma haine. Hélas!
JULIE
Elle est pourtant plus à plaindre que vous. On peut changer d'amant, mais non changer d'époux *.
' Ma sœur, entretenez Julie,
est encore de la comédie ; mais il y a ici un'plus grand défaut , c'est qu'il semble que Camille vienne sans aucun intérêt, et seulement pour faire conversation. La tragédie ne permet pas qu'un personnage paraisse sans une raison importante. On est fort dégoûté aujourd'hui de toutes ces longues conversations , qui ne sont amenées que pour remplir le vide de l'action , et qui ne le remplissent pas. D'ailleurs pourquoi s'en aller quand un bon génie lui envoie Camille, et qu'elle peut s'éclaircir? ( V. )
2 Cela n'est pas français : on cherche la solitude pour cacher ses soupirs , et une solitude propre à les cacher. On no dit point nnc solitude , une chambre à pleurer, à gémir, à réfléchir, comme on dit une chambre à coucher, une salle à manyer; mais, du temps de Corneille, presque personne ne s'étudiait à parler purement.
Corneille a ici une grande attention à lier les scènes , attention inconnue avant lui. On pourrait dire seulement que Sabine n'a pas une raison assez forte pour s'en aller, que celte sorlie rend son personnage plus inutile et plus froid; que c'était à Sabine, et non à une confidente, à écouter les choses importantes que Camille va annoncer; que cette idée d'entretenir Julie diminue l'intérêt; qu'un simple entretien ne doit jamais entrer dans la tragédie ; que les principaux personnages ne doivent paraître que pour avoir quelque chose d'important à dire ou à entendre; qu'enlin il eut été plus théâtral et plus intéressant que Sabine eut reproché à Camille sa joie, etque Camille lui en eût appris la cause. ( V. )
3 Cette formule de convi^ation ne doit jamais entrer dans la tragédie, où les personnages doivent, pour ainsi dire, parler malgré eux , emportés par la passion qui les anime. ( V. )
4 Plus unique ne peut se dire; unique n'admet ni de plus, ni de moins. (V.)
5 Ce vers porte entièrement le caractère de la comédie. Corneille en ayant fait plusieurs, en conserva .souvent le style. Cela était permis de son temps; on ne distinguait pas as.sez les bornes qui séparent le familier du simple : le simple est néccs-