‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 485 sur 1093 · HORACE , ACTE 11 , SCÈNE UL · texte numérisé non relu

HORACE , ACTE 11 , SCÈNE UL

Mille déjà l'ont fait , mille pourraient le faire • ;

Mourir pour le pays est un si cligne sort,

Qu'on briguerait en foule une si belle mort.

Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime ,

S'attacher au combat contre un autre soi-même,

Attaquer un parti qui prend pour défenseur

Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur ;

Et , rompant tous ces nœuds , s'armer pour la patrie

Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie ;

T'ne telle vertu n'appartenait qu'à nous.

]. 'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux ,

Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée

l'our oser aspirer à tant de renommée.

CUBIACE.

Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir. ?<ous serons les miroirs d'une vertu bien rare : Mais votre fermeté tient un peu du barbare; l*eu , même des grands cœurs , tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité : A quelque prix qu'on mette une telle fun»ée , L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.

Pour moi , je l'ose dire , et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, pN'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait •, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ; J 'ai le cœur aussi bon , mais enfin je suis homme : Je vois que votre honneur demande tout mon sang , Que tout le mien consiste à vous percer le llauc , Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère , Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, INlon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie , Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : J'aime ce qu'il me donne , et je plains ce qu'il m'ôte ;

' Rien ne fait mieux sentir les diflicultés attachées à la rime (jue a' vers faihie , ces mille qui ont fait , ces mille qui pourraient/a/re, pour rimer à ordinaire. Le resle est d'une beauté actievee. (V.) — Voltaire blâme ce deuxième hémistiche, comme fait uniquement pour la rime. Tavoue que celte espèce de répétilion ne meclioijue p<jint : elle me semble naturelle, amenée par le sens et par le ton de la phrase. (La H.)

' Albe miintre ea effet

Qu'elle m'estime autant que Rome tous a fait,

n'est pas français. On peut dire en prose, et non en vers : J'tti dû vous estimer autant que je fuis, ou autant que je le fais ; mais non pas autant que je vous fais; et le mot faire , qui retient immédialement après, est encore une faute: mais ce sont dP6 fautes légères qui ne peuvent gâter une si belle scène. (V.)

Et si Rome demande une vertu plus haute ,

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain ,

Pour conserver encor quelque chose d'humain ■ .

HOItACE.

Si vous n'êtes Romain , soyez digne de l'être ; Et si vous m'égalez , faites-le mieux paraître.

La solide vertu dont je fais vanité * N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. iSotre malheur est grand ; il est au plus haut point ; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie , J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui , près de le servir, considère autre chose , A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras , je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; Et , pour trancher enlin ces discours superflus , Albe vous a nommé , je ne vous connais plus ^.

CUBIACE.

Je vous connais encore , et c'est ce qui me tue ; Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue; Comme notre malheur elle est au plus haut point : Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

HOBACE.

Non , non , n'embrassez pas de vertu par contrainte ^ ;

'■ Cette tirade Ht un effet surprenant sur tout le public , et les deux derniers vers sont devenus un proverbe, ou plutôt une maxime admirable. (V.)

* Il y a ici une sorte de contradiction dans les t<rmes. On ne peut faire vanité de ce qui e.slsolide; il fallait : Dontje me fuis un devoir, ou dont je fais gloire. (La H.)

^ A ces mots, je ne vous connais plus , — je vous confiais encore, on se récria d'admiration; on n'avait jamais rien vu de si bublime : il n'y a pas dans Longin un seul exejiiple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de grand, non-seulement pour le distinguer de son frère, mais du reste des hommes. Une telle scène fait pardonner mille défauts. ( V.) —Voilà une remarque qui prouve combien Voltaire était digne de juger Corneille. Il loue le génie avec l'enthousiasme du génie; il s'élève au-dessus des petites passions qui paraissent ailleurs l'avoir égaré, et qui donnèrent lieu à ses détracteurs de l'accuser de jalousie. ( P.)

4 Un des excellents esprits de nos jours ( Vauvenargues ) Irou- ■\ait dans ces vers un outrage odieux qu'Horace ne devait pas faire à son beau-frere : je lui dis que cela préparait au meurtre de Camille, et il ne se rendit pas. Voici ce qu'il en dit dans son Introduction à la connarisance de l'esprit humain : « Cor- « neille apparemment veut peindre ici une valeur féroce; mais « s'exprime-t-on ainsi avec un ami et un guerrier modeste? La " lierléest une passion fort théâtrale ; mais elle dégénère en va- <i nité et en petitesse sitôt qu'on la montre sans qu'on la prc- « voque. » J'ajouterai à cette réflexion de l'homme du monde

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