SABINE, JULIE
SABINE
En est-ce fait, Julie? et que m'apportez-vous ^P Est-ce la mort d'un frère , ou celle d'un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties "^.^ Et m'enviant l'horreur que j'aurais des vainqueurs, Pojir tous tant qu'ils étaient demande-t-il mes pleurs }
JULIE
Quoi ! ce qui s'est passé , vous l'ignorez encore ?
SABINE
Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore? Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l'on fait une prison ? Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; Sans cela nous serions au milieu de leurs armes ,
' La tragédie admet les métaphores , mais non pas les comparaisons ; pouniiioi ? parce que la métaphore , quand elle est naturelle, appartient ;i la passion; les comparaisons n'appartiennent qu'à l'esprit. (V.)
' Ces quatre derniers vers semblent dif^nes de la tragédie; mais ce monologue ne semble qu'une amplilieatiou. (V.)
3 Autant la i)r('inlére scène a refroidi les esprits , autant cette seconde les échauffe; pour(iuoi? c'est qu'on y apprend (|uel(|ue chose de noviveau eld'iiitércssant : il n'y a point de v;iinedéciamation , et c'est là le grand art de la tragédie , fondé sur la connaissance du cfpur humain, qui v(!ut toujours être remué. (V.)
^ Hostie ne se dit plus, et c'est dommage; il ne reste plus que le mot de victime. Plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus lu poé.'iit est variée. (V.)
Et , par les désespoirs ' d'une chaste amitié , Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.
JULIE
Il n'était pas besoin d'un si tendre spectacle;
Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.
Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,
On a dans les deux camps entendu murmurer :
A voir de tels amis , des personnes si proches ,
Venir pour leur patrie aux mortelles approches ,
L'un s'émeut de pitié , l'autre est saisi d'horreur,
L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;
Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,
Et tel l'ose nommer sacrilège et brutale.
Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix ;
Tous accusent leurs chefs , tous détestent leur choix ;
Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.
SABINE
Que je vous dois d'encens , grands dieux , qui m'exau- JULIE. [coz!
Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez : Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre ; IMais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d'un sort si triste on les veut garantir ; Ces cruels généreux n'y peuvent consentir ; La gloii'6 de ce choix leur est si précieuse , Et charme tellement leur âme ambitieuse, Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux. Et prennent pour afft'ont la pitié qu'on a d'eux. I^e trouble des deux camps souille leur renommée; Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois, Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.
Quoi! dans leur dureté ces cœursd'acier s'obstinent!
JULIE
Oui , mais d'autre côté les deux camps se mutinent , Et leurs cris des deux parts poussés en même temps Demandent la bataille, ou d'autres combattants. La présence des chefs à peine est respectée , Leur pouvoir est douteux , leur voix mal écoutée , Le roi même s'étonne ; et pour dernier effort : « Puisque chacun, dit-il , s'échauffe en ce discord ' , « Consultons des grands dieux la majesté sacrée, « Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. « Quel impie osera se prendre à leur vouloir, « Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir? »
' On n'emploie plus aujourd'hui désespoir hm pluriel; il fait pourtant un très-bel effid. Mes déplaisirs , mes craintes, mex douleurs, mes ennuis, di.sent plus que niun déplaisir, ma crainte , (îte. Pourquoi ne pourrait-on pas dire mes désespoirs , comme on dit mes espérances? Ne peut-on pas désespérer do plusieurs choses, comme on peut en espérer plusieurs? ( V.)
' En ce discord ne se dit plus, mais il est à regretter. (V.)
270 HORACE, ACTE
]i st; lait , et ces mots seinMfnt <5lrP des charmes ; Même aux six comijaltants ils arrachent les armes , El ce désir d'honneur qui leur ferme les yeux , Tout aveugle qu'il est, respecte encore les dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle ; Et , soit par déférence , ou par un prompt scrupule , Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi , Comme si toutes deux le connaissaient pour roi'. Le reste s'apprendra par la mort des victimes.
SABINE
Les dieux n'avoûront point un combat plein de cri- J 'en espère beaucoup , puisqu'il est différé , [mes ; Et je commence à voir ce que j'ai désiré.