‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 50 sur 1093 · V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

V, SCÈNE II

LA NOURRICE

Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie ? L'enfer voit-il jamais une telle clarté?

ÉRASTE

Aussi ne la tient-il que de votre beauté ;

Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.

LA NOURRICE

Ce n'est que de mes yeux ! Dessillez la paupière , Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.

ÉRASTE

Ils ont , de vérité , je ne sais quoi de plat ; Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge : Je ne reconnais plus aucun de vos attraits ; Jadis votre nourrice avait ainsi les traits. Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême , Le poil ainsi grison. O dieux ! c'est elle-même. Nourrice , qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi ? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi ?

Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte Que , la voyant si pâle, il la crut être morte; Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste , elle est vivante; et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'était qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire.

ÉRASTE

Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; En vain pour les trouver je rends tant de combats.

LA NOURRICE

Votre douleur vous trouble , et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images ; Cet enfer, ces combats , ne sont qu'illusions.

ÉRASTE

Je ne m'abuse point de fausses visions ,

Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite ,

Et Pluton, de frayeur, en quitter la conduite.

LA NOURRICE

Peut-être que chacun s'enfuyait devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups. Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place ; Ces murs , ces bâtiments , ont-ils la même face ? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi! n'y remarquez-vous aucune différence?

ÉRASTE

De vrai , ce que tu dis a beaucoup d'apparence , Nourrice ; prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé : Ma guérison dépend de parler à Mélite.

Différez , pour le mieux , un peu cette visite , Tant que maître absolu de votre jugement ,

MÉLITE, ACTE

Vous soyez en état de faire un coni{)linient.

Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage ;

Donnez-vous le loisir de changer de visage ;

Un moment de repos que vous prendrez chez vous...

ÉfiASTE.

Ne peut , si tu n'y viens , rendre mon sort plus doux ; Et ma faible raison , de guide dépourvue , Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.

LA NOURBICE.

Si je vous suis utile , allons ; je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.

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