HORACE, ACTE V, SCÈNE III
Prend-il un intérêt qu'un pcrc ne prend pas?
On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres !
Sire , nous n'avons part qu'à la honte des nôtres ,
Kt , de quelque façon qu'un autre puisse agir,
^ui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
( à f'alère. ) Tu peux pleurer, Valère, et même auxyeux d'Horace; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race : Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en pouvons qui mettez sa tête à couvert de la foudre, [dre , fi'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la mai n d'un bourreau ? Romains, souffrirez-vous qu'on vous inimole un honniie Sans qui Kome aujourd'hui cesserait d'être Rome , Kt qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ? Dis, Valère, dis-nous , si tu veux qu'il périsse , Où tu penses choisir un lieu pour son supplice : Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors des murs , au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces , F.ntre leurs trois tombeaux , et dans ce champ d1ion- Témoins de sa vaillance et de notre bonheur? [neiu' Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ; Dans les murs, hors des murs, tout parle desa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour. Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle , Kt Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
Vous les préviendrez , sire : et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire; Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle : Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle ' : N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez , pour finir, que je m'adresse à lui. Horace , ne crois pas que le peuple stupide
' Quolqu'en effet tout ce cinquième acic ne soil qu'un i)Iaifloytr hors (l'œuvre, et dans lequel personne ne craint pour l'accusé , cependant il y a de temps en temps des maximes profondes, nobles, justes, qu'on écoutait autrefftis avec grand plaisir. Pascal même , qui faisait un recueil de toutes les penséea qui pouvaient servk à établir un ouvrage qu'il n'a jamais pu faire n'a pas manqué de mettre dans son agenda celte pensée de Corneille : Il faut plaire aux esprits bienfaits. (V.) — Pascal n'acheva point cel ouvrage, parce qu'il fut enlevé par une mort prématurée; mais il est téméraire peut-être dédire qu'il n'avait jamais pu le faire, il seraildiflicile de déterminer ce qui était impossible à Pascal ( P. ^
Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève , un moment le détruit ; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien A voir la vertu pleine en ses moindres effets ; [faits C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vi^s toujours en Ilorace; et toujours auprès d'eu.\ Ton nom demeurera grand , illustre , fameux , Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie , et du moins vis pour moi , Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire , j'en ai trop dit : mais l'affaire vous louche; Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.
VALÈRE
Sire , permettez-moi...
TULLE
Valère , c'est assez ; Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ; J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes ', Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons , il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime , quoique grand, énorme , inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie. Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui j'obéirais où je donne la loi , Et je serais sujet où je suis deux fois roi. A ssez de bons sujets dans toutes les provinces [ces ; Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs prin- Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États ; Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois , Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc , que Rome dissim ule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule ; Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
' Force s'emploie au pluiiel pour les forces du coips , pour celles d'un État , mais non pour un discours. Plus est une faute.
EXAMEN D'HORACE
Vis donc , Iloiace , vis , gueniei trop tnagnanime : Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton criuie ; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait , D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère : Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère ; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment ' résous-loi de le voir. Sabine , écoutez moins la douleur qui vous presse , Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez.
Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice ; Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice , Si nos prêtres, avant que de sacrifier. Ne trouvaient les moyens de le purifier : Son père en prendra soin ; il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille Je la plains ; et pour rendre à son sort rigourou.v Ce que peut souhaiter son esprit amoureux , Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle , Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
oe»««a»«i»»
EXAMEN D'HORACE
C'est une croyance assez générale que celte pièce pourrait passer pour la plus belle des miennes, .si les derniers actes répondaient aux premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la (in, et j'en demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On l'attribue communt^mont à ce qu'on voit celte mort sur la scène; ce qui serait plutôt la faute de ractrice que la mienne, parc« que, quand elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le tliéâtre, comme je le marque dans cette impression. D'ailleurs, si c'est une règle de ne le i»oint ensanglanter, elle n'est pas du lemi)s d'Aristote , qui nous api»rend ([ue pour émouvoir puissamment il faut de 'grands déplaisirs, des blessures et des morts en spectacle. Horace ne veut pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses entants ; mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes sortes de morts, ni que l'emportement d'un honnne passionné pour sa patrie contre une sœur qui la maudit en sa présence avec des imprécations horribles , soit «le même nature que la cruauté de cette mère. Sénèque rexpo.se aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et, chez Sophocle , Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se lue. L'adoucis.sement que j'apporte dans le second de ces discours pour lectifier la mort de Clytemnestrc ne peut
' n faudrait nsstniimeitl. (P.)
être propre ici à celle de Camille Quand elle s'enferrerait d'elle-même par désespoir en voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisserait pas d'être criminel de l'avoir liiée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le tiiéàlre h qui il put adresser le coup qu'elle recevrait, conunc peut faire Oresteà A^gisthe. D'ailleurs, l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court dune mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père pour obtenir sa grâce n'aurait plus de lieu, s'il demeurait innocent. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute de ce poème que pai là, et si elle n'a point d'autre irrégulaiité que de blcsseï les yeux.
Conmie je n'ai point accoutumé de dissinuder mes dofauts, j'en trouve ici deux ou trois assez cousidérahics. Le premier est que cette action, (|ui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste grandeui que lui denuande Aristolc, et ((ui consiste en un conunen cément, un milieu, cl une lin. Elle surprend t(jut d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée |)ar la peiu turc «le la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa sœur de regretter «jui que ce soit de lui ou de sou amant «pii meure au combat, n'est point sufiisaiite pour faire attendre un emportement si extraordinaire, et servir de commencement à cette action.
Le second défaut est que cette mort fait une action «lou ble par le second péril où tombe Horace après être soili du ])remier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et la continuité des deux n'en fasse qu'une action ; ce qui n'arrive point ici, où Horace revient triomphant sans aucun besoin de tuer sa sœur, ni même de parler h elle; et l'action serait suftisannnent terminée à sa victoire. Cette «luile d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va do tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de sa vie; et, pour dire encore plus, d'un péril illustre, on il ne peut succomber que glorieu-senient, en un [>cril intâme. dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième •impiTf«H;lion, que Camille, qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y laisse le prcnner à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où cette Sahine n'est plus considérable; et qu'ainsi s'il y a égalité dans les mcjcurs, d n'y en a point dans la dignité des personnages, où se doit étendre c« précepte d'Horace :
Servctur ad iniiim Qualis ah incepto proccsscrit , atsibi constet.
Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causes du mauvais succès de Perlharite, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres celte inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un (rès-mé(^hant effet. Il serait bon d'en établir une règle inviolable.
Du côté du temps, l'action n'est point trop press«'ie, et n'a rien «pii ne me send)l<! vraiscnddable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit exacte, elle n'est |)as sans quelque contrainte. Il est «xinstant qu'II<irace et Curiac« n'ont point de raison de se séparer du reste «te la fannlle pour coin-
EXAMEN D'HORACE
meneur le second acte; et c-est une adrer-se de Ihéâlrc de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. L'attachement de l'autew à l'action présente .souvent ne lui permet pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse , et ce n'est pas un crime que de s'en prévaloii- pour l'éblouir, quand il est malaisé de le satisfaire.
Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire cette double alliance.
Elle ne sert pas davantage à l'action que l'infante à celle du Cid, et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai trouvé deux : l'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu que, dans le Cid, toutes celles de l'infante sont détachées, et paraissent hors d'œuvre :
Tantum séries juncturaque pollet.
L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Hojace, il est nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoij-, par l'obligalion qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères ; mais l'infante n'est point obligée d'en prendje aucun en ce qui touche le Cid ; et si elle a ijuelque inclination secrète pour lui, il n'est point besoin qu'elle en fasse rien paraître, puisqu'elle ne produit aucun effet.
L'oracle qui est proposé au premier acte trouve son vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord , et porte l'imagination à un sens contraire ; et je les aimerais mieux de cette sorte sm- nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la surprise de leur véritable effet en est [)lus belle. J'en ai usé ainsi encore dans l'Andromède et dans Y Œdipe. Je ne dis pas la même chose des songes , qui peuvent faire encore un grand ornement dans la i)iotase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrais qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce , mais avec quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est ainsi que je m'en suis servi deux fois ^ ici et dans Polyeucte, mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de ce qui doit arriver de funeste.
Il passe pour constant que le second acte est un des plus paliiétiques qui soient sur la scène, cl le troisième un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie
dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette erreur, de .se servir de l'impalience d'une femme (pii suit hniscpiemenl sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus po.sé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner celte fausse alarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement, par les apparences, à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'eût pas vu là fin.
Bien que le roi n'y paraisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa dignité que dans le Cid, parce qu'il a intérêt pour tout son État dans le reste de la pièce; et, bien ([ii'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi. 11 vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer par celle visite un père dont les fils lui ont conservé sa couronne, et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse celte tragédie : il est tout en plaidoyers; et ce n'est i>as là la place des harangues ni des longs discours : ils peuvent être suj)porlés en un commencement de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, .se rebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.
Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur d'Horace, parce que, dans la pièce, il n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très-forle, mais qu'un amant mal voulu ne pouvait se montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignait à un amant aùué. 11 n'y avait point de place pour lui au premier acte, et encore moins au second : il fallait qu'il tint son rang à l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival fait quel(]ue ouverture à son espérance : il tâche à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du roi de luj apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut faire; et, par occasion, il lui apprend la victoira de son fils, qu'il ignorait. Il ne manque pas d'amour durant les trois premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et, dès la première scène de la pièce, il parait bien qu'il rendait assez de soi^is à Camille, puisque Sabine s'en alarme [)our son frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, cl dans Rome, où il n'aurait pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faheuu crime d'Ëlat, et que j'en aurais fait un de théâtre, si j'avais habillé un Romain à la française.
FIN DUUKACt.
CINNA
ou