‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 522 sur 1093 · A MONSIEUR DE MONTORON · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE MONTORON

Monsieur ,

Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions <l'Aiiguste. Ce monarque était tout généreux , et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les eiï'ets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en celte bisloire que j'ai mise sur notre tliéàtrc, elles se soient tour à tour entre-produites dans nos Ames. Il avait été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner : et le pardon qu'il lui doima fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre [tout à fait cet esprit qui n'avait pu être gagné par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce gran<l prince les a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix i)ul)li(jue d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses favcuis sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je pense être en possession de me ftiire croire (piand je dis du bien de quebju'un; et lorsque je donne des louanges ( ce qui m'arrive assez rarement ), c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beniifoup de nos mod(•rn(^s savent déiiilcr de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre nais-

sance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes, h qui vous avez donné vos premières années; ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et juiissant secours que reçttivent cliaque jour de votre main (anide bonnes lamiilcs ruinées par les désordres de nos guerres; ce sont des ciioses (pie vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur', prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir Iruj» récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange sté-

' Voilà une étrange lettre , et pour le style , et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna l'dmc du grand Pompée et l'esprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus leméme en prose. On ne peut s'cnipéclnr de plaindre Corneille, et son siècle, et les beaux-arts , quand on voit ce grand horaïae, négligé à la cour, comparer le sieur de Jlontoron à l'empereur Auguste. Si pourtant la recunnaissanee, arracha ce singulier hommage, il faut encore plus en louer Corneille que l'en blâmer; mais on peut Loujoiirs l'en plaindre. (V.) — Le sieur de Monloron , comme Vnllaire l'appelle, n'était pas, à beaucoup près, un homme sans considération , et, pour parler le langage du temps, un lioinine sans naissance. Le beau portrait que Corneille en fail, les aciions vraiment nobles qu'il en raconte, et le soin particuliiT (ju'il prend d'écarter de lui tout .soupçon de flatterie, en invoqu.nit même la réputation qu'il s'était faite d'homme vrai el iiu-a[);il)l(> d'en imposer par de fausses louanges, tout enlin nous parait prouver que Montoron n'était pas indigne de riioiineur que lui fait Corneille. Nous convenons que la comparaison de Monloron à Auguste paraîtrait aujourd'hui très-déplacée; mais était-ce bien à Voltaire d'ailleurs d'affecter ici tant de sévérité? luimême, sans avoir l'excuse du malheur, ne prodigua-t-il pas des adulations non moins outrées à Ijeaucoup de personnes qu'il ne pouvait ni aimer ni estimer? N'appelait-il pas le linancierla Popilinière , Pollion ? Nt: dédia-l-il pas Tancrède à madame de Pompadour? N'adressa-t-il pas même des vers très-flatteurs à madame Dubarry? Pourquoi donc Corneille n'aurait-il pu louer sans bassesse un citoyen bienfaisant et vertueux? ( P. )

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