‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 528 sur 1093 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CmNA, .EMILIE, FIJLVIE.

iEMILIE.

l\Iais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée? Et reconnaissez-vous au front de vos amis Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?

CINNA

Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue, Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort , Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord ; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse , Qu'ils semblent , comme moi , servir une maîtresse ; VA tous font éclater un si puissant courroux , Qu'ils semblent tous venger un père comme vous.

EMILIE

Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage,

' Tout beau revient au pian piano des Italiens. Ce mol familier est banni du discours sérieux , à plus forte raison de la poésie; et l'apostrophe à sa passion sort du ton du dialogue et de la vérité : c'est un tour de rhéteur qu'on se permettait encore. (V.)

^ 11 semble, par ces expressions, qu'elle doive le sacrilice de Cinna. (V.)

î Et c'est ù faire ef.1 encore une expression bourgeoise hors d'usage, même aujourd'hui chez le peuple. Remarquez que dans celte scène il n'y a presque que ces deux mots à reprendre, et que la pièce est faite depuis six vingts ans : ce n'est qu'une scène avec une conhdeiite, et elle est sublime. (V.)

Cinna saurait choisir des hommes de courage, Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains.

CINN.l.

Phlt aux dieux que vous-niêtne eussiez vu de quel /.èlo

Cette troupe entreprend une action si belle ' !

Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur.

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et dans un même instant, par un effet contraire ,

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.

« Amis , leur ai-je dit, voici le jour heureux

« Qui doit conclure enfin nos desseins généreux * ;

" Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome ,

« Et son salut dépend de la perte d'un homme ,

« Si l'on doit le nomd'hommeàquin'ariend'humnin

» A ce tigre altéré de tout le sang romain.

» Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues !

« Combien de fois changé de partis et de ligues ,

« Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi ,

« Et jamais insolent ni cruel à demi ! >>

Là , par un long récit de toutes les misères

Que durant notre enfance ont endin-é nos pères ^ ,

Renouvelant leur haine avec leur souvenir.

Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles

Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles ,

Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté

Nos légions s'armaient contre leur Uberté ;

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves

Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves ;

Où , pour mieux assurer la honte de leurs fers ,

Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ;

Et l'exécrable honneur de lui donner un maître

Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,

Romains contre Romains , parents contre parents ,

Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie , affreuse , inexorable ; Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat ,

• Ce discours de Cinna est un des plus beaux morceaux d'éloquence que nous ayons dans notre langue. (V.)

* Le moi desseiunc convient pas à c(»i(iine:U me semble qu'on conclut une affaire , un traité, un marché ; que l'on consomme un dessein, qu'on l'exécute, qu'on l'effeclue. Prul-édi! que le verbe remplir eùi été plus juste et plus poétique que conclure. (V.)

3 Durant el endure, dans le même vers, ne sont qu'une inadvertance; il était aisé de meUre pendant noire enfance: mais ont enduré parait une faute aux grammairiens; ils voudraient, les misères qu'ont endurées nos iièrrs. Je ne sui.^ point du tout de leur avis; il serait ridicule de dire, les misères qu'ont souffertes nos pères , quoiqu'il faille dire, les w/séres que 7ios pères ont souffertes. S'il n'est pas permis à un poète de se servir en ce cas du participe absolu, il faut renoncer à faire des vers. (V.) — Voltaire nous parait avoir raison contre les grammairiens. Jusqu'ici toutes ses remarques sont pleines de goijl. (P.)

CINNA, ACTE I, SCÈNE III

Et , pour tout dire enfin , de leur triumvirat ;

Mais je ne trouve point de couleurs assez noires

Pour en représenter les tragiques histoires.

Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants ,

Rome entière noyée au sang de ses enfants :

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques :

Le méchant par le prix au crime encouragé,

Le mari par sa femme en son lit égorgé ;

Le fds tout dégouttant du meurtre de son père ,

Et sa tête à la main demandant son salaire • ,

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits

Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages % De ces fameux proscrits , ces demi-dieux mortels , Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? î\Iais pourrai-je vous dire à quelle impatience , A quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas , quoique mal figurés , Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps , et voyant leur colère Au point de ne rien craindre , en état de tout faire , J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, « La perte de nos biens et de nos libertés , « Le ravage des champs , le pillage des villes, « Et les proscriptions , et les guerres civiles , « Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix « Pour monter sur le trône et nous donner des lois. « Mais nous pouvons changer un destin si funeste, « Puisque de trois tyrans c'est le seid qui nous reste, « Et que , juste une fois , il s'est privé d'appui , [lui : " Perdant , pour régner seul , deux méchants comme « Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maî- « Avec la liberté Rome s'en va renaître ^ ; [tre - ,

• Pointure énergique dos sanglantes proscriptions et des crimes (lu triumvirat, cet effrayant talileau met dans le parU de «Jinaa les spectateurs, qui ne voient dans son entreprise que le dessein toujours imposant de rendre la IDjerlé à Rome , et de punir un tyran qui a été barbare. (La H.)

2 Dans le temps de Corneille, on disait les cnurar/cs pour les esprits; on peut même se servir encore du mot courar/c en ce yens : mais aifjrir n'est pas assez fort. Cinna a peint les proscriptions pour faire horreur, pour cntlammer les esprits, pour les irriter, pour les envenimer, pour les saisir d'indignation , ■pour les remplir des fureurs de la vengeance. (V. )

3 II veut dire :

Mort, il est sans vengeur, et nous sommes sans maître.

En effet, c'est Rome qui a des vengeurs dans les assassins du tyran. Corneille entend donc qu'Auguste restera sans vengeance. (V.)

4 S'en va renaître. Cette expression n'est point fautive en poésie; au contraire, voyez dans VJphiyénie de Racine :

Rt ce triomphe heureux qui s'en Ta devenir L'éternel entretien des siècles à venir.

Cet exemple est un de ceux qui peuvent servir à distinguer

« Et nous mériterons le nom de vrais Romains, « Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. « Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice : « Demain au Capitole il fait un sacrifice ; « Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux « Justice à tout le monde, à la face des dieux : « Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe ; « C'est de ma main qu'il prend et l'encensetlacoupe; « Et je veux pour signal que cette même main [sein. « Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le « Ainsi d'un coup mortel la victime frappée « Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ; « Faites voir, après moi, si vous vous souvenez « Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. » A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment , le vœu d'être fidèle : L'occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit , et doit l'environner, Prête au premier signal que je voudrai donner.

Voilà, belle j4^milie , à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, Le nom de parricide ou de libérateur, César celui de prince ou d'un usurpateur '. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie ; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans ' , S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi , soit que le ciel me soit dur ou propice , Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice , Que Rome se déclare ou pour ou contre nous , Mourant pour vous servir tout me semblera doux.

iEMILIE.

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire : Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie , et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Brute et de Cassie ; La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? Sont-ilsmortstoutentiersavec leurs grandsdesseins^?

le langage de la poésie de celui de la prose. (V.) — Dans des exemples beaucoup plus remarquables et plus importants , Voltaire n'a pas toujours saisi les différences essentielles (jui distinguent la langue poétique de celle de la prose. ( P. )

« Il faut d'usurpateur dans la règle; il aura le nom de prince léyitime ou d'usurpateur. Mais gênons la poésie le moins que nous pourrons. (V.)

^ Ce terme à Vcndroit n'est plus d'usage dans le style noble.

^ Cette expression sublime, mourir tout entier, est prise an

latin d'Horace, non oninis wîoriar ; Racine Ta imitée dans sa

belle pièce d'Iphigénie :

Ne laisser aucun nom , et mourir tout entier.

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