‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 527 sur 1093 · I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

I, SCÈNE II

11 m'en fait chaque jour sans changer mon courage ;

Je suis ce que j'étais , et je puis davantage ,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

J'achète contre lui les esprits des Romains ;

Je recevrais de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sur d'attenter à sa vie '.

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits ,

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FULVIE

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ? Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi ; Tant de braves Romains , tant d'illustres victimes , Qu'à son ambition ont immolés ses crimes * , Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre : Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre : Piemettez à leurs bras les communs intérêts , Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.

EMILIE

Quoi ! je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père ; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas , Qui , le faisant périr, ne me vengerait pas ^. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie : « La liberté de Rome est l'œuvre d'iEmilie; « On a touché son âme , et son cœur s'est épris ; « Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »

FULVIE

Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux , ^Emilie , à quoi vous l'exposez , Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

EMILIE

Ah ! tu sais me frapper par oii je suis sensible.

■ Ce sentiment furieux est, à mon gré, une raison pour ne pas supprimer le monologue qui prépare cette férocité. ( V.) ' Ambition ont est bien dur à l'oreille.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

3 Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par Racine dans Amlromaque :

Ma vengeance est perdue, S'il isnore en mourant que c'est moi qui le tue.

CINNA, ACTE I, SCÈNE III

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir ; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose : Je veux et ne veux pas , je m'emporte et je n'ose ; Et mon devoir confus, languissant, étonné , Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.

Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte' ; Tu vois bien des hasards , ils sont grands , mais n'im- Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. [ porte : De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tien- Qui méprise la vie est maître de la sienne. [ne ,

Plus le péril est grand , plus doux en est le fruit ; La vertu nous y jette, et la gloire le suit : Quoi qu'il en soit , qu'Auguste ou que Cinna périsse , Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ' ; Cinna me l'a promis en recevant ma foi : Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. Il est tard , après tout , de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; Et c'est à faire enfin à mourir après lui ^

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