‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 550 sur 1093 · EXAMEN DE CINNA · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CINNA

point voulu voir, el accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Celle nppiobation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien ny contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulière. La moitié de la pièce se passe chez ^Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule si j'avais prétendu que cet empereur délibérât avec Maxin)e et Ciniia s'il quitterait l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à ^'Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à ftiire que Maxime vînt donner l'alarme à ^Emilie de la conjuration découverte au lieu môme où Auguste en venait de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisait que de sortir avec tant d'inquiétude et d'iirésoiution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable , de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise, dont il était un des chefs, et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il voulait exécuter, ^limilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le pocme ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome ou dans un

(rails d'Emilie, et enfin la dernière scène, sont des beautés de tous les temps , et des beautés supérieures. Quand je vous compare surtout aux contemporains qui osaientalors produire leurs ouvrages à coté des vôtres, je lève les épaules, et je vous admire comme un être à part. Qui étaient ces hommes qui voulait-nt Cûurir la même carrière que vous? Tristan, la Case, (îrenaille , Rosiers , Boyer, Colletet , Gaulmin , Gillet , Provais , la Ménardière, Magnon, Picou, de Brosse. J'en nommerais cinquante dont pas un n'est connu , ou dont les noms ne se prononcent qu'en riant. C'est au milieu de cette foule que vous vous éleviez au delà des bornes connues de l'arl. Vou^s deviez avoir autant d'ennemis qu'il y avait de mauvais écrivains, et tous li's bons esprits devaient être vos admirateurs. Si j'ai trouvé des Jaclies dans Ciniia , ces défauts mêmes auraient été de trèsgrandes beautés dans les écrit.s de vos pitoyables adversaires. Je n'ai remarqué ces défauts que pour la perfection d'un art dont i je vous regarde comme le créateur. Je ne peux ni ajouter n (Mer rien à votre gloire : mon seul but est de faire des remar- <)ues utiles aux étrangers qui apprennent votre langue, aux jeunes auteurs qui veulent vous imiter, aux lecteurs qui veulent s'inslruire. (V.)

quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à /Enulie qui soit éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que pour fiiire souffrir une nairation ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Emilie a de la joie d'apprendre de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de tioj» d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regietfer le temps que j'y perds; mais si j'avais attendu à la commencer qu'Évandre eût tioublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six veis, et Emilie n'en eût |)u supporter davantage.

Comme les vers de ma tragédie d' Horace ont quelqu<! chose de plus net et de moins guindé pour les pensées qu«! ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace, et (pi'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni tiop chaigé d'incidents, ni trop embarrassé des récils de ce qui s'est passe avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action iirésenle, et à n'être, point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il \oit, de réllcchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, pendant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme implcxes, par un mot emprunlé du latin, telles que sont Bodogune et Jléruclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esi)i it pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du cùté du sujet , demandent plus de force do vers, de raisonnement, et de sentiments pour les soutenir'.

• On peut conclure de ces derniers mots que les pièces sim •les ont beaucoup plus d'art et de beauté (jue les pièces ini • •lexes. Rien n'est plus simple que VOEdipc et Vtltclrn de So iiocle; et ce sont, avec leurs défauts, les deux plus belles pie •,es de rantiquité. Ciftna ei JUialie , parmi les nioderne.s, sont, je crois, fort au-dessus d'Kli'cIrc et d'Ol'kUpr. Il en e.st de même dans l'épique. Qu'y a-l-il de plus simple que le qua trièmelivredeVirgile?Nos romans, au contraire, sont chargés d'incideulset d'iulrigues. (V.)

FIN DK CINNA.

CORNEILLE — TOME I

POLYEUCTÉ

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