SCÈNE III
PAULINE, STRATONICE
PAULINE
Va , néglige mes pleurs , cours , et te précipite Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite \ Suis cet agent fatal de tes mauvais destins , Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes : Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes' ; Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet [fait.
De l'amour qu'on nous offre , et des vœux qu'on nous Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souverai- Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines ; [nés , Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour 3.
• Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence ,
est encore du style comique. (V.)
2 Ces deux vers sentent la comédie. Le peu de rimes de notre langue fait que, pour rimer à hommes, on fait venir comme on peut le siècle où nous sommes, l'état où noits sommes, tous tout que uous sommes. Cette gène ne se fait que trop sentir en mille occasions; et c'est une des preuves de laprodij^ieuse supériorité des langues grecque et latine sur les langues modernes. La seule re.s.source est d'éviter, si l'on peut, ces malheureu.ses rimes , et de chercher un autre tour ; la difliculté est prodigieuse, mais il la faut vaincre. ( V. )
^ Ce vers a passé en proverbe. 11 n'est pas, à la vérité, de la haute tragédie, mais celte naïveté ne peut déplaire.
Et iragicus plerumque dolet sermone pedestri.
Il y a ici une remarque bien importanle à faire. Il s'agit de la vie de Polyeucle. Pauline croit que le fanatique Néarque va livrer son mari aux mains des assassins, et elle s'amuse à dire : yoilù notre pouvoir sur les hommes dans le siècle où nous
STRATONICE
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour » ;
S'il ne vous traite ici d'entière confidence » ,
S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ^ ;
Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi ^ ;
Assurez-vous sur lui qu'il en ajuste cause.
Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose ^ ,
Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
A nous rendre toujours compte de tous ses pas :
On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traver-
Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses , [ses •^ ;
Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés?
N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez :
Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine ;
Il est Arménien, et vous êtes Romaine,
Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.
Un songe en notre esprit passe pour ridicule.
Il ne nous laisse espoir, ni crainte ni scrupule;
Mais il passe dans Rome avec autorité
Pour fidèle miroir de la fatalité ^.
sommes, etc. Si elle est réellement si effrayée, si elle craint pour la vie de Polyeucte, c'est de cette crainte qu'elle devait d'abord parler; elle devait même la confier à son mari, et ne pas attendre son départ pour raconter son rêve à une conlidente. (V.) ■ Manquer d'amour est d'une prose trop faible. (V.) ^ Cela n'est pas français ; c'est un barbarisme de phrase. ( V.) 5 Expression de la haute comédie , mais que la tragédie peut souffrir. (V.)
4 Ce dernier vers ou cette ligne tient trop du bourgeois. C'est une règle assez générale qu'un vers héroïque ne doit guère iinir par un adverbe , à moins que cet adverbe se fasse à peine remarquer comme adverbe, je ne le verrai plus, je ne l'aimerai jamais. Pourquoi pourrait être employé à la lin d'un vers quand le sens est suspendu :
Eh 1 comment et pourquoi Voulez-vous que je vive , Quand vous ne vivez pas pour moi ?